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LA COURNEUVE : L'EGALITE NE S'OUBLIE PAS DANS LA TORPEUR DE L'ETE

Publié le par Tourtaux

 http://www.liberation.fr/societe/0101650922-l-egalite-ne-s-oublie-pas-dans-la-torpeur-de-l-ete

http://www.fischer02003.over-blog.com/article-la-courneuve-dignite-justice-55119761.html

http://www.convergencedesluttes.fr/index.php?post/2010/08/08/LA-COURNEUVE-DIGNITE-JUSTICE

«L'égalité ne s'oublie pas dans la torpeur de l'été»

Près de trois cent personnes ont manifesté ce vendredi de 18 heures à 21 heures devant la mairie de La Courneuve pour dénoncer les violences policières le 21 juillet dernier lors de l’évacuation d’un campement (lire et voir ici) et se plaindre du «silence des médias français».

Les manifestants, qui répondaient à l’appel sur les réseaux sociaux d’un collectif de quatorze associations, Courneuve Dignité Justice, reprochent en fait aux journaux télévisés et à la presse généraliste hexagonale d’avoir réagi après les médias étrangers (CNN, The Guardian) et après les 480.000 visionnages sur DailyMotion d’une vidéo de l’évacuation tournée par le DAL (Droit au Logement).

Elle montre des femmes traînées sur le bitume par des CRS alors que leurs bébés sont encore accrochés à leurs dos, et une femme enceinte évanouie à qui on ne porte pas immédiatement assistance.

Devant l’hôtel de Ville, où sont accrochés deux panneaux pour l’égalité, des militants associatifs de toutes origines, de toutes les banlieues. Le collectif Verité Justice de Villiers-le-Bel ainsi que le rappeur Youssoupha écoutent le discours des membres des associations. Eros Sana est venu de Sarcelles et s’amuse de l’ironie de prendre la parole devant les panneaux optimistes de la Mairie : «L’égalité, ça ne s’oublie pas dans la torpeur de l’été», dit au mégaphone cet ancien porte-parole de José Bové, et membre de Zone d’Ecologie Populaire, espérant que les élus l’entendent.

Almamy Kanouté, du parti Emergence qui s’était présenté aux élections régionales, aurait aimé que les élus locaux prennent leurs responsabilités : «Certes, ces familles ont agi contre la loi en s’installant dans cette tour (promise à la démolition, ndlr), mais elles ont été elles-mêmes victimes des marchands de sommeil. Leur situation était très peu médiatisée mais les élus de la ville étaient au courant. Ils ont laissé faire en confiant la gestion de la crise à la Préfecture. C’est pour ça que notre première manifestation, nous la faisons devant la mairie. C’était au maire et à ces adjoints de s’en préoccuper.»

«L’impression de retourner dans le passé»

Quand les familles sont expulsées le 8 juillet de la tour Balzac, elles décident de camper dans la rue ensemble plutôt que d’être dispersées dans des hôtels. Sokouana, 24 ans, assistante d’éducation dans le Val-de-Marne et membre de l’association humanitaire S.O.W (Smile for the Orphans in the World, souriez pour les orphelins dans le monde) a été sensibilisée à la situation des familles deux jours après par une amie de la Courneuve.

Elle aussi se plaint du manque de réactivité des médias français. Dans un premier temps, la jeune femme a fait fonctionner son réseau pour récupérer des denrées alimentaires, et a aussi essayé d’attirer l’attention de la presse locale, mais qui lui répondait : «On est déjà passé.» «Je pense qu’avec le 14 Juillet, et le défilé avec les présidents africains, tente-t-elle d’expliquer, ça la foutait mal de montrer dans leurs pages, que des familles africaines étaient expulsées de logements français.»

Lors de l’évacuation du campement le 21 juillet à sept heure du matin, Soukouna est arrivée après les heurts entre CRS et campeurs : «J’étais choquée, raconte-t-elle, les femmes avaient été séparés des hommes, on les avaient rangés dans les cars par sexe. Je me suis dit, c’est pas la France, çà, c’est l’Afrique. J’avais l’impression de retourner dans le passé.»

Le présent n’enchante pas plus Eros Sana : «En règle générale, les médias s’intéressent moins l’été aux défavorisés, encore moins aux images de la violence de l’Institution sur les personnes de quartier. Aujourd’hui, les médias montrent plus facilement le contraire. Et ceci, dans un contexte où nous avons un Président qui tient des propos nauséabonds, et qui prône la division au sein de la population.»

Publié dans Politique

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L'AGONIE DU SIECLE AMERICAIN ! LE REVE AMERICAIN SE MEURT!

Publié le par Tourtaux

L’agonie du siècle américain

 Par Henry Allen, Washington Post

 Le rêve américain se meurt, et avec lui le siècle de magistère sur le monde que l’Amérique s’était promise à elle-même, au nom d’une destinée manifeste qui n’est plus qu’une illusion dont il convient de se défaire, écrit Henry Allen, qui collabore au Washington Post depuis 39 ans et a obtenu en 2000 un prix Pulitzer pour son œuvre critique.

 

 

Le rêve se meurt.

Voici ce qu’il était : une croyance que le monde avait un amour particulier pour les Américains, pour notre ardente innocence, notre spontanéité un peu gauche, pour notre volonté de partager l’évidente et véritable lumière de la démocratie avec ceux qui se battent encore dans les ténèbres de l’histoire, pour notre énergie imprévisible, notre musique syncopée et nos sourires de joueurs de baseball. Ajoutez à cela la majesté de montagnes violettes et les frissons parcourant des blés couleur d’ambre, et vous voyez de quoi il s’agit [1].

Il est difficile de dire à quel moment précisément est né ce rêve. Est-ce avec le tour du monde de la Grande Escadre Blanche [2] de Teddy Roosevelt ? Avec la guerre menée par Woodrow Wilson afin de rendre le monde plus sûr pour la démocratie ? En 1940, Henry Luce, qui disait aux Américains chaque semaine dans « Time and Life » qui ils étaient, a proclamé « le siècle américain. » La Seconde Guerre mondiale l’a réalisé.

Ce rêve est devenu le mien avec les bobines d’actualités et les pages du magazine Life, après la Seconde Guerre mondiale, lorsque j’ai vu les images des Français et des Italiens jetant des fleurs à nos troupes qui les libéraient des nazis, de GI rentant à la maison avec leurs fiancées européennes, d’enfants allemands au milieu de décombres, regardant le ciel et encourageant les avions américains qui leur apportaient de la nourriture durant le pont aérien de Berlin.

Né en 1941, j’étais encore très jeune, mais assez grand pour considérer que ces vérités allaient de soi : Nous n’avions pas conquis ; nous avions libéré. Nous étions toujours les bons, placés du bon côté Malgré les récriminations à propos des Yankees incultes et grossiers, tout le monde, en secret, voulait vivre comme les Américains. Lorsque ces gens nous jetaient des fleurs, c’étaient nos amis, et non pas des collaborateurs, comme ces femmes françaises dont les villageois ont rasé la tête lorsque leurs petits amis allemands sont partis avant l’arrivée des Américains. Ces femmes sont restées sur place, bien sûr - personne ne voulait être une épouse de guerre de nazis dans l’Allemagne de l’après-guerre.

Ils ont perdu, nous avons gagné. Rien ne permet de se faire autant d’amis qu’une victoire totale, du genre de celles que nous n’espérons même plus. C’est ainsi qu’au Japon, frappé deux fois par la bombe, les jeunes gens ont adopté le baseball

L’Amérique allait diriger le monde, non pas à son profit, mais - pour la première fois dans l’histoire - pour le bien de la planète.

Rêve merveilleux ! Il a subi quelques déconvenues, mais a survécu à notre échec en Corée, notre défaite totale au Vietnam, à notre retrait du Liban, à la catastrophe Somalienne du « Blackhawk Down ».

Il nous a survécu, alors que nous nous ridiculisions, quand notre sauvetage des otages en Iran a sombré dans le chaos la poussière du désert, sans un coup de feu de l’ennemi. Nous ne pûmes même pas ramener tous nos morts pour les enterrer.

Nous avons bombardé un hôpital psychiatrique à la Grenade, pendant que nous libérions le monde de quelque vague menace communiste. Nous avons bombardé une usine produisant de l’ibuprofène en Afrique, en représailles à une attaque contre notre ambassade à Nairobi. Nous avons bombardé l’ambassade de Chine durant notre guerre aérienne pour libérer le Kosovo. Le rêve a même survécu à George W. Bush, qui a déclenché une guerre pour débarrasser l’Irak des armes de destruction massive.

Il n’y avait pas d’armes, mais nous avons continué le combat pour sécuriser la démocratie en Irak et avons fini par des séances de torture de masse à Abou Ghraib, qui ont donné ces photos souvenirs si colorées de nos GI Joes et Janes. Les enfants irakiens jouent-ils déjà au baseball ?

Barack Obama a remporté l’élection présidentielle grâce à une campagne électorale promettant une meilleure guerre, encore plus grande, dans l’Afghanistan voisin. Comme toujours, obéissant au mandat du rêve américain, nous envahissons un pays sans aucune autre raison que son propre bien. C’est ce que les gens ne semblent pas comprendre.

Comme dans la vallée de Korengal, en Afghanistan, que les soldats américains ont abandonné mercredi dernier, cinq ans après l’avoir envahi pour y apporter la vérité, la justice et le modèle américain à des Afghans qui en retour nous ont haï.

Nous leur avons donné de l’argent, toutes sortes de friandises. Mais ils nous haïssaient.

Nous les avons suppliés de nous laisser construire une route qui les relierait au monde extérieur. Ils ont haï la route. Et puisque nous ne l’avions pas compris, ils ont fait exploser six ouvriers du chantier de construction de cette route.

Ils nous haïssaient à un point tel que nous avons du les acheter - 23 000 litres de carburant et une grue - pour nous laisser partir, sans qu’ils nous tuent pour le plaisir.

Nous étions des étrangers. En fait, beaucoup de gens détestent les étrangers. (C’est pourquoi on les appelle les « étrangers ».)

Les gens n’aiment les étrangers que lorsqu’ils viennent en petit nombre pour dépenser de l’argent puis repartir ; ou lorsqu’ils viennent en armées, pour chasser d’autres étrangers encore plus détestés, puis repartent. J’ai pris un jour le thé avec la femme d’un chef de village indonésien. Elle se rappelait comment les Japonais avaient été acclamés pour les avoir libérés des néerlandais, jusqu’à ce qu’ils déportent les hommes dans des camps de travail. Ensuite, les iliens ont applaudi les Américains qui avaient chassé les Japonais.

Nous ne faisons pas l’objet d’un amour particulier. Nous avons nos propres vertus, et nous nous sommes rapprochés plus que toute autre nation de la réalisation de ce commandement de Jésus enjoignant d’aimer nos ennemis. Mais nous nous éveillons de ce rêve.

Et pourtant, nous nous accrochons à lui. John Kennedy avait promis que nous accepterions de payer n’importe quel prix, supporterions n’importe quel fardeau, pour parvenir à le réaliser. Et Ronald Reagan nous a comparés à « une ville sur une colline », vers laquelle les regards du monde se tournaient. Obama électrise ses auditoires lorsque se déploie sa rhétorique messianique de sauveur du monde.

Désormais, tout se passe comme si, sans ce rêve, nous ne serions pas l’Amérique, et qu’un candidat à la présidence ne peut l’emporter sans y croire.

Pourtant, le capitaine Mark Moretti, le commandant de nos forces à Korengal, s’est exprimé ainsi : « Je pense que partir est la bonne chose à faire. »

 

Le rêve se meurt. Ne le réanimez pas, s’il vous plaît.

L’agonie du siècle américain

 Par Henry Allen, Washington PostLe rêve américain se meurt, et avec lui le siècle de magistère sur le monde que l’Amérique s’était promise à elle-même, au nom d’une destinée manifeste qui n’est plus qu’une illusion dont il convient de se défaire, écrit Henry Allen, qui collabore au Washington Post depuis 39 ans et a obtenu en 2000 un prix Pulitzer pour son œuvre critique.

 

 

Le rêve se meurt.

Voici ce qu’il était : une croyance que le monde avait un amour particulier pour les Américains, pour notre ardente innocence, notre spontanéité un peu gauche, pour notre volonté de partager l’évidente et véritable lumière de la démocratie avec ceux qui se battent encore dans les ténèbres de l’histoire, pour notre énergie imprévisible, notre musique syncopée et nos sourires de joueurs de baseball. Ajoutez à cela la majesté de montagnes violettes et les frissons parcourant des blés couleur d’ambre, et vous voyez de quoi il s’agit [1].

Il est difficile de dire à quel moment précisément est né ce rêve. Est-ce avec le tour du monde de la Grande Escadre Blanche [2] de Teddy Roosevelt ? Avec la guerre menée par Woodrow Wilson afin de rendre le monde plus sûr pour la démocratie ? En 1940, Henry Luce, qui disait aux Américains chaque semaine dans « Time and Life » qui ils étaient, a proclamé « le siècle américain. » La Seconde Guerre mondiale l’a réalisé.

Ce rêve est devenu le mien avec les bobines d’actualités et les pages du magazine Life, après la Seconde Guerre mondiale, lorsque j’ai vu les images des Français et des Italiens jetant des fleurs à nos troupes qui les libéraient des nazis, de GI rentant à la maison avec leurs fiancées européennes, d’enfants allemands au milieu de décombres, regardant le ciel et encourageant les avions américains qui leur apportaient de la nourriture durant le pont aérien de Berlin.

Né en 1941, j’étais encore très jeune, mais assez grand pour considérer que ces vérités allaient de soi : Nous n’avions pas conquis ; nous avions libéré. Nous étions toujours les bons, placés du bon côté Malgré les récriminations à propos des Yankees incultes et grossiers, tout le monde, en secret, voulait vivre comme les Américains. Lorsque ces gens nous jetaient des fleurs, c’étaient nos amis, et non pas des collaborateurs, comme ces femmes françaises dont les villageois ont rasé la tête lorsque leurs petits amis allemands sont partis avant l’arrivée des Américains. Ces femmes sont restées sur place, bien sûr - personne ne voulait être une épouse de guerre de nazis dans l’Allemagne de l’après-guerre.

Ils ont perdu, nous avons gagné. Rien ne permet de se faire autant d’amis qu’une victoire totale, du genre de celles que nous n’espérons même plus. C’est ainsi qu’au Japon, frappé deux fois par la bombe, les jeunes gens ont adopté le baseball

L’Amérique allait diriger le monde, non pas à son profit, mais - pour la première fois dans l’histoire - pour le bien de la planète.

Rêve merveilleux ! Il a subi quelques déconvenues, mais a survécu à notre échec en Corée, notre défaite totale au Vietnam, à notre retrait du Liban, à la catastrophe Somalienne du « Blackhawk Down ».

Il nous a survécu, alors que nous nous ridiculisions, quand notre sauvetage des otages en Iran a sombré dans le chaos la poussière du désert, sans un coup de feu de l’ennemi. Nous ne pûmes même pas ramener tous nos morts pour les enterrer.

Nous avons bombardé un hôpital psychiatrique à la Grenade, pendant que nous libérions le monde de quelque vague menace communiste. Nous avons bombardé une usine produisant de l’ibuprofène en Afrique, en représailles à une attaque contre notre ambassade à Nairobi. Nous avons bombardé l’ambassade de Chine durant notre guerre aérienne pour libérer le Kosovo. Le rêve a même survécu à George W. Bush, qui a déclenché une guerre pour débarrasser l’Irak des armes de destruction massive.

Il n’y avait pas d’armes, mais nous avons continué le combat pour sécuriser la démocratie en Irak et avons fini par des séances de torture de masse à Abou Ghraib, qui ont donné ces photos souvenirs si colorées de nos GI Joes et Janes. Les enfants irakiens jouent-ils déjà au baseball ?

Barack Obama a remporté l’élection présidentielle grâce à une campagne électorale promettant une meilleure guerre, encore plus grande, dans l’Afghanistan voisin. Comme toujours, obéissant au mandat du rêve américain, nous envahissons un pays sans aucune autre raison que son propre bien. C’est ce que les gens ne semblent pas comprendre.

Comme dans la vallée de Korengal, en Afghanistan, que les soldats américains ont abandonné mercredi dernier, cinq ans après l’avoir envahi pour y apporter la vérité, la justice et le modèle américain à des Afghans qui en retour nous ont haï.

Nous leur avons donné de l’argent, toutes sortes de friandises. Mais ils nous haïssaient.

Nous les avons suppliés de nous laisser construire une route qui les relierait au monde extérieur. Ils ont haï la route. Et puisque nous ne l’avions pas compris, ils ont fait exploser six ouvriers du chantier de construction de cette route.

Ils nous haïssaient à un point tel que nous avons du les acheter - 23 000 litres de carburant et une grue - pour nous laisser partir, sans qu’ils nous tuent pour le plaisir.

Nous étions des étrangers. En fait, beaucoup de gens détestent les étrangers. (C’est pourquoi on les appelle les « étrangers ».)

Les gens n’aiment les étrangers que lorsqu’ils viennent en petit nombre pour dépenser de l’argent puis repartir ; ou lorsqu’ils viennent en armées, pour chasser d’autres étrangers encore plus détestés, puis repartent. J’ai pris un jour le thé avec la femme d’un chef de village indonésien. Elle se rappelait comment les Japonais avaient été acclamés pour les avoir libérés des néerlandais, jusqu’à ce qu’ils déportent les hommes dans des camps de travail. Ensuite, les iliens ont applaudi les Américains qui avaient chassé les Japonais.

Nous ne faisons pas l’objet d’un amour particulier. Nous avons nos propres vertus, et nous nous sommes rapprochés plus que toute autre nation de la réalisation de ce commandement de Jésus enjoignant d’aimer nos ennemis. Mais nous nous éveillons de ce rêve.

Et pourtant, nous nous accrochons à lui. John Kennedy avait promis que nous accepterions de payer n’importe quel prix, supporterions n’importe quel fardeau, pour parvenir à le réaliser. Et Ronald Reagan nous a comparés à « une ville sur une colline », vers laquelle les regards du monde se tournaient. Obama électrise ses auditoires lorsque se déploie sa rhétorique messianique de sauveur du monde.

Désormais, tout se passe comme si, sans ce rêve, nous ne serions pas l’Amérique, et qu’un candidat à la présidence ne peut l’emporter sans y croire.

Pourtant, le capitaine Mark Moretti, le commandant de nos forces à Korengal, s’est exprimé ainsi : « Je pense que partir est la bonne chose à faire. »

Le rêve se meurt. Ne le réanimez pas, s’il vous plaît.

 
Publication originale Washington Post

[1] Référence aux paroles de l’hymne patriotique America the Beautiful - ndlr

[2] Surnom donné à l’escadre de l’US Navy qui a accompli un tour du monde de 1907 à 1909 - ndlr

 

Source : XARLO

Publié dans Les Amériques

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MANTES LA JOLIE (YVELINES) : UN ADO DE 15 ANS SE NOIE DANS LA SEINE EN TENTANT DE FUIR LA POLICE

Publié le par Tourtaux

Yvelines. Un ado de 15 ans se noie dans la Seine en tentant de fuir la police

8 août 2010 à 14h10

Une course poursuite entre la police et plusieurs individus s'est terminée par la noyade d'un adolescent de 15 ans. La scène, rapportée par Le Parisien, s'est déroulée dans la nuit de samedi à dimanche à Mantes-la-Jolie.  

Banal contrôle routier à la cité des Mureaux, dans les Yvelines. Samedi soir, les policiers veulent arrêter un véhicule. Le conducteur refuse d'obtempérer et prend la fuite. La course poursuite s'engage jusqu'à l'entrée de Mantes-la-Jolie. Là, le véhicule pourchassé aurait percuté un poteau, raconte Le Parisien. Ses occupants auraient continué leur fuite à pieds. L'un d'entre eux aurait délibérément choisi de plonger dans la Seine pour échapper aux policiers. L'adolescent de 15 ans est mort noyé malgré l'intervention des pompiers. 

Source : Le Telegramme.com

Publié dans Politique

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LA FAMILLE SARKOZY : VOUS CONNAISSEZ ?

Publié le par Tourtaux

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http://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/la-famille-sarkozy-une-petite-79335

 

Nicolas Paul Stéphane Sárközy de Nagybócsa n’est pas un français de souche. Avec le nom que je viens de mettre plusieurs minutes à écrire correctement vous vous en douterez. C’est le fils d’un immigré hongrois né le 28 janvier 1955 quelques années après une seconde guerre mondiale où son père - Pál István Ernő Sárközy de Nagy-Bócsa - s’était brillamment illustré - nous y reviendrons - .

Aristocratie hongroise.
 
d’après la légendre véhiculée,
 
Pál István Ernő Sárközy de Nagy-Bócsa, son père, est né le 12 octobre 1925 au sein d’une famille hongroise noble.Son très grand paternel avait été annobli le 10 septembre 1628 pour avoir fièrement combattu les troupes ottomanes - et musulmanes -. Les Nagy-Bosca s’étaient alors vu doté de quelques 705 acres - jusqu’à 3’000 au 18ème siécle -. Ils avaient aussi un petit chateau dans le village de Alattyan à 92 km à l’est de Budapest. La famille était protestante alors même que la mère de Pal -Katalin Tóth de Csáford - (en hongrois -csáfordi Tóth Katalin) était d’une famille noble catholique. Tout porte à croire que la famille vécu tranquillement jusqu’à la seconde guerre mondiale où les Nagy-Bocsa font devoir plier bagage et trouver une France acceuillante.
 
La petite et la grande histoire.
 
La hongrie était jusqu’en 46 un royaume, en théorie, mais un régent - Miklós Horthy - était alors à la tête de cet état. Miklós Horthy fut l’un des chefs des forces armées de l’autriche-hongrie puis devient régent de 1920 à 1944.
 
Horthy de Nagybánya, ancien amiral de la flotte austro-hongroise, est un nationaliste opposé aux communistes qui en 1919 ont fait règner "la terreur rouge" à Budapest. L’amiral va y opposer la terreur blanche qui va viser les communistes dabord, quelques démocrates égarés puis enfin les juifs qu’il persécutera avant que les allemands le poussent à en faire plus.La Hongrie de Horty de Nagy Babanya promulgue les premières lois antisémites entre 1921 et 1931 quelques années plus tôt que l’allemagne voisine.
 
Malgré tout, pour être honnête, la Hongrie sera "la moins satellisée" des puissances de l’axe allié des nazis et Horty freinera fortement à certains moments les agissements allemands contre les juifs s’opposant en particulier à la solution finale. 
 
Les juifs hongrois seront propulsés dans l’horreur surtout en 44 contre la WehrMacht occupera complètement la hongrie en y imposant un gouvernement fantôche tout en laissant Horty comme règent.
 
Horty va alors s’opposer à la déportation des juifs puis va essayer de dissoudre le gouvernement et lance des appels du pied à l’union soviétique. Les allemands répondent en kidnappant son fils...il cède et finira la guerre en bavière prissionnier des allemands puis des américains en 45 pour finir par s’exiler au Portugal à Estoril où il mourrut à 89 ans en 1957.
 
Voici pour "la grande histoire"...mais quelle est la petite histoire de la famille Sarkozy dans la Hongrie d’Horty ?
 
 
La famille Sarkozy - une immigration illégale et économique ? -
 
En écoutant Papa Sarkozy nous avons le tableau [1] d’une famille riche avec domestique qui envoie Pal en Suisse pour se former. Le Monde (le journal) découvrira que l’histoire est beaucoup moins romanesque. Dans "Les Sarkozy, une famille française" on découvre que György, le père de Pal, n’était qu’un clerc de notaire devenu fonctionnaire municipal, puis effectivement vice-maire de Szolnok. 
 
Le château d’Alattyán,lui, a bien existé, mais il appartenait à un lointain cousin. Les enfants y allaient "le week-end et pendant les vacances", concède Pal aujourd’hui. En 1938, un scandale éclate à Szolnok. Sarkozy père est jugé pour détournement de fonds, il s’exile à Budapest et y devient gérant d’une entreprise de tricot.
 
Le petit est chez les Pères prémontrés à Gödölö, puis chez les jésuites. Pal Sarkozy ne parle pas beaucoup de la guerre. Un de ses frères est pourtant hussard dans ces années troubles et la famille semble avoir eu de la sympathie pour l’amiral Horthy.
 
Sympathie récompensée à l’arrivée de l’armée rouge et des communistes au pouvoir qui leur enlèvent illico non pas "leur chateau" et "leur terre" (nous venons de voir que le père de Sarkozy ne possédait en fait rien) mais le peu de bien possédé.
 
Notons bien qu’il ne s’agit pas d’une expropriation d’un grande domaine terrien - ce qui aurait été logique - mais seulement "d’une punition" infligée à un petit fonctionnaire.
 
Il est donc logique de penser que le père était actif au niveau politique à un petit niveau en faveur d’Horty et que le vent tournant il n’était pas assez impliqué pour être éxécuté mais trop pour ne pas en subir des conséquences.
 
Bref "une petit main, escroc sur les bords" qui n’a que le choix de quitter - volontairement - son pays car "griller chez lui". La France collaborationiste a compté des centaines de milliers de ces petits commerçant qui sans trop s’engluer dans la collaboration essayaient de jouer sur tout les tableaux ; en faite essayaient simplement de vivre.
 
La preuve que rien n’était irréversible en Hongrie avec les communistes..c’est que la famille revient en Hongrie communiste.
 
En effet, ils s’installent bien en 1944 dans le sud de l’Autriche, mais György - le papa de Pal - se morfond et décide de rentrer au pays. "Il ne comprenait rien à la politique", explique Pal. Toute la famille passe de l’autre côté du rideau de fer ; le château d’Alattyán a été transformé en lotissements, et à Szolnok, György meurt un soir de 1948, à 51 ans. Pal envisage avec terreur de faire son service militaire chez les Russes. Il décide de repasser à l’Ouest, sa mère lui donne sa bénédiction, la chevalière paternelle et rendez-vous à Paris, dans un hôtel de l’avenue Pierre Ier-de-Serbie.
 
La seconde fuite n’est donc qu’économique.
 
Nous voyons donc bien que la famille Sarkozy fuit la hongrie pour des raisons d’ordre "légales" dans un premier temps - papa jugé pour escroquerie - puis économique - papa veut mieux vivre -. A aucun moment il semble n’y avoir eu une quelconque pression politique ou une quelconque obligation.
 
Pal passe sans difficulté en Autriche, file en Allemagne au consulat français de Baden-Baden, qui lui refuse un visa, et échoue à Innsbruck, en Autriche. C’est là qu’il rencontre un recruteur de la Légion étrangère qui lui paie des coups et lui en promet d’autres : le jeune homme signe un engagement pour l’Indochine. "Parfois les mauvais choix sont les bons, philosophe Pal. S’engager pour l’Indochine à 20 ans, c’est le plus mauvais qu’on puisse faire, finalement je suis arrivé à Paris et l’un de mes fils est président de la République..."
 
On l’envoie de Strasbourg à Marseille, il tombe heureusement lors de la visite médicale sur un compatriote hongrois qui demande au gamin : "Qu’est-ce que tu fous là ?" Pal lui raconte son histoire ; le lendemain il est déclaré inapte et on le jette dans un wagon à bestiaux pour Paris avec 1 kg de haricots et une baguette de pain.
 
A Paris, en décembre 1948, il fait un froid de gueux, Pal a faim, du journal autour des pieds faute de chaussures. Le jeune homme passe sa première nuit recroquevillé sur une bouche de métro, place de l’Etoile.
 
Il file le lendemain au centre des réfugiés qui lui délivre un passeport d’apatride, puis chez un grand-oncle maternel qui habite rue Ordener, dans le 18e arrondissement.
 
Au final nous avons quoi ? un papa condamné pour escroquerie à Budapest en 1938, qui part de hongrie en 44 mais revient un peu après, essaie desésperement d’immigrer pour gagner mieux sa vie et trouve un truc "la légion" pour se faire pistonner et réformer aussitôt. Comme ça, il ne risque pas sa vie mais cela lui permets d’arriver quand même en France. De là il se fait déclarer "apatride" - alors qu’il ne l’est absolumment pas - pour obtenir les bons papiers pour rester en France.
 
Le père Sarkozy a été - contrairement à la légende officielle - responsable de sa déchéance en Hongrie où il aurait pu rester sans aucun problème - et a tout essayé pour immigrer en France. Il a même trompé les autorités par deux fois en se faisant pistonner à la légion puis en se faisant déclarer Apatride ensuite.
 
Nous avons donc le tableau évident de cette immigration "subie" contre laquelle Nicolas Sarkozy crache et recrache. Celle qui profite des trous dans la législation française - le père s’est déclaré apatride et a été réformé à la légion par simple piston - pour user de droits auxquels elle n’est pas, théoriquement, le droit. Nous avons l’accueil d’un présumé délinquant condamné dans son pays à qui on offre une nouvelle chance.
 
Le père de Sarkozy rentrait pil poil dans le portrait de l’étranger dont Sarkozy fils ne veut plus.
 
Nicolas Sarkozy deteste-t-il autant l’image renvoyé par son père - entre lacheté, petitesse d’âme et mythomanie - pour en faire payer chaque jour le prix à la France entière ?
 
 
Sources .
 
Article du monde :
 
 
Wikipedia pour le reste.
Par BANDERA ROSSA - Publié dans : pcfcapcorse

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ACTUALISER LE COMMUNISME

Publié le par Tourtaux

Michel Peyret

7 août 2010

 

 

LA PUISSANCE DU COMMUNISME

 

 

 

J'aurai voulu sur-titrer: « La puissance du communisme nouveau », mais ce « nouveau » aurait signifié que le communisme aurait déjà été essayé.

Des travaux de plus en plus nombreux mettent cette donnée, d'importance incomparable, en exergue. Elle est ainsi de plus en plus partagée et prend forme dans ce que l'on appelle « le retour à Marx ».

Cependant Marx, l'apport indispensable de Marx, ont besoin d'être actualisés à la mesure de ce qu'a été le mouvement de nos sociétés et de toute l'humanité depuis que le « spectre » s'est mis à hanter notre continent.

Le travail de Alain Bihr dans le texte ci-joint est une somme conséquente.

Elle demande un effort personnel pour en prendre connaissance.

Mais quel souffle, quelles satisfactions, se dégagent de son texte, c'est toute la puissance persuasive de l'actualité du communisme que Alain Bihr fait vivre pour nous.

En ce sens, c'est un événement, même s'il est daté.

Comment le faire partager?

Sans doute ce texte mériterait-il l'organisation de lectures et de discussions collectives dans les entreprises, les quartiers, les villages.

C'est là que peuvent prendre vie et réalité le souffle, la force, la puissance et l'actualité de ce travail.

Je ne doute pas que nombreux seront ceux qui, ayant précédé les autres dans son exploration, souhaiteront faire partager ce qu'ils auront ressenti.

Bonne lecture à toutes et à tous.

Avec mes remerciements à Alain Bihr.

Michel Peyret.

 

 

 

Actualiser le communisme

Alain Bihr

5 mars 2003

 

 

 

 

 

 

 

INTRODUCTION

Le communisme semble aujourd'hui faire partie des causes perdues. Non seulement il paraît être définitivement discrédité par les crimes du stalinisme, avec lequel on continue à le confondre, de manière évidemment intéressée. Mais encore et surtout, le capitalisme s'affirme aujourd'hui plus que jamais comme l'horizon apparemment indépassable de notre temps, si ce n'est même de tous les temps, en incluant progressivement dans le rets de ses rapports de production désormais mondialisés les différentes formations naguère soi-disant socialistes. D'autant plus que, pourtant ébranlé depuis un quart de siècle par une crise structurelle de dimension elle aussi mondiale, le capitalisme semble une fois de plus avoir su surmonter ses contradictions internes, non sans avoir au passage infligé de nouveaux et profonds revers à un mouvement ouvrier partout sur la défensive.

Dans ces conditions, défendre la perspective communiste et argumenter en faveur de son actualité vous vaut au mieux le scepticisme poli de la part de vos interlocuteurs, la plupart du temps leur stupeur et leur incompréhension, quand ce n'est pas leur ironie narquoise ou même leur hostilité ouverte. Peu s'y sont essayés au cours des dernières années. Pire même : quelques uns parmi ceux dont on aurait espéré et souhaité qu'ils se lancent dans l'aventure se sont précipités au poste d'abandon du navire faisant naufrage. "Communisme" est devenu pire qu'un non-sens : un repoussoir.

C'est donc résolument à contre-courant que je défendrai ici l'actualité du communisme. Non pas par goût du paradoxe ou de la provocation, mais par conviction. Une conviction qui n'a rien de la foi aveugle du charbonnier, mais qui va chercher à s'étayer d'arguments et d'analyses ; sans masquer les problèmes que soulève, aujourd'hui comme hier, cette perspective, mais au contraire en les affrontant sans pour autant les considérer comme insurmontables.

Puisque le mot même de communisme est aujourd'hui compromis et rendu impraticable, il convient de commencer par en restituer le sens, en revenant à cette fin à Marx. Dans un deuxième temps, je soulignerai ce qui, à mon sens, rend aujourd'hui le communisme nécessaire ; avant de m'interroger, dans un troisième temps, sur ses conditions actuelles de possibilité. Et je terminerai par quelques propositions destinées à orienter aujourd'hui le combat communiste.

 

I. LE COMMUNISME CHEZ MARX.

Marx se méfiait de l'utopie et des utopistes. Il a eu des mots très durs contre tous les "faiseurs de projets", "réformateurs sociaux" ou "prophètes de l'avenir de l'humanité".

"Les conceptions théoriques des communistes ne reposent nullement sur des idées, sur des principes inventés ou découverts par tel ou tel réformateur du monde. Elles ne sont que l'expression générale des conditions réelles d'une lutte de classe existante, d'un mouvement historique qui s'opère sous nos yeux."

Et, pourtant, sa pensée comprend une dimension fondamentalement utopique et ne peut se comprendre que par elle. D'où le double statut de la notion de communisme chez Marx

A) Le communisme comme trajet objectif.

Marx s'est toujours efforcé de penser et de déterminer le communisme comme un trajet objectif : comme un mouvement, une tendance, une possibilité dont le capitalisme crée, contradictoirement, les conditions tant objectives que subjectives.

"Pour nous, le communisme n'est pas ni un état de choses qu'il convient d'établir, ni un idéal auquel la réalité devra se conformer. Nous appelons communisme le mouvement réel qui abolit l'état actuel des choses. Les conditions de ce mouvement résultent des données préalables telles qu'elles existent présentement."

1. Les conditions objectives.

A ce titre, on peut comptabiliser à la fois la croissance des forces productives et la socialisation du procès de production (plus largement de la praxis sociale) que réalise le capitalisme et qui le caractérisent comme mode de production.

a) La croissance des forces productives signifie tout à la fois leur accumulation quantitative et leur développement qualitatif : l'accumulation de forces de travail et moyens de production, mais aussi la plus grande efficacité aussi bien des premières (du fait de leurs mode de combinaison) que des seconds (du fait de l'application systématique de la science au sein de la production industrielle).

Ce qui se traduit à la fois par l'augmentation de la production et l'augmentation de la productivité. Donc domination à la fois extensive et intensive de la nature, créant les conditions et de l'abondance matérielle (fin de la rareté) et de la diminution régulière du travail nécessaire (lato sensu : du travail que la société doit consacrer à la reproduction simple de sa propre base productive).

Cependant, Marx montre que cet accroissement des forces productives entre nécessairement en contradiction avec la forme capitaliste sous laquelle elle se poursuit, provoquant d'inévitables crises de surproduction (de capital productif et de capital-marchandise). Crises qui ne peuvent se solder (dans un cadre capitaliste) que par la destruction d'une partie des forces productives existantes, ce qui limite d'autant leur accroissement et leur accumulation.

b) L'autre condition objective du communisme selon Marx, d'ailleurs étroitement liée à la précédente, est la socialisation de la production et, à travers elle, plus largement de la société, de la praxis sociale dans son ensemble.

- Sous le capitalisme, la socialisation de la production revêt un double aspect.

C'est, d'une part, la socialisation des différents procès de travail dont se compose le procès social de production dans son ensemble. Socialisation qui se marque par le fait que ces procès de travail sont le fait de travailleurs collectifs regroupant fréquemment des centaines, des milliers, voire des dizaines de milliers de travailleurs ; mettant en oeuvre des moyens sociaux de production, autrement dit des moyens de production qui requièrent précisément un travail socialisé, impliquant la coopération d'une multitude de forces de travail diversement qualifiées ; moyens qui matérialisent des siècles voire de millénaires de travail matériel et immatériel, impliquant donc la combinaison de travail vivant socialisé avec un travail mort lui-même socialisé.

C'est, d'autre part, la socialisation du procès social de production dans son ensemble, sous la forme de l'interconnexion de multiples procès de travail eux-mêmes socialisés, sur une base sans cesse élargie. A l'intérieur du capitalisme, cette socialisation prend nécessairement la forme d'une extension grandissante des relations marchandes : de l'entrée dans l'échange marchand de tous les produits du travail humain, matériel ou immatériel ; de la constitution de marché régulateur de la production (par l'intermédiaire de la loi de la valeur) ; et de l'élargissement continu de ces marchés, jusqu'à la constitution de marchés mondiaux pour les types de marchandises.

- Mais la socialisation ne se réduit pas au seul procès social de production. De la sphère économique, elle s'étend à l'ensemble des autres pratiques et rapports sociaux, aboutissant ainsi à une socialisation de la société dans son ensemble : chaque groupe, chaque pratique, chaque rapport social tend à être médiatisé par tous les autres.

Ce concept rend compte de multiples phénomènes contemporains : l'extension et l'intensification de la communication sociale sous toutes ses formes ; l'enchevêtrement croissant des rapports sociaux et des pratiques sociales ; le décloisonnement des groupes sociaux, de leur espace et de leur temps, de leurs pratiques et de leurs représentations, impliquant la confrontation de leur mode de vie, depuis les rapports entre individus et groupes locaux jusqu'aux rapports entre nations, peuples et civilisations sur le plan mondial. Tous mouvements que la phase actuelle du développement capitaliste a rendus parfaitement manifestes.

En impulsant un pareil processus, le capitalisme accomplit une oeuvre non moins révolutionnaire qu'en assurant le développement quantitatif et qualitatif des forces productives. Il arrache les rapports, pratiques, institutions, représentations précapitalistes à leur isolement et à leur particularité originels, en les dépouillant de leur étroitesse et de leur rigidité. Et en ce sens aussi, le capitalisme fait mûrir les conditions objectives d'une société communiste.

- Cependant, comme le développement des forces productives lui-même, la socialisation de la production et de la société qui s'opère sous l'impulsion du développement du mode capitaliste de production est elle aussi entachée de limites et de contradictions. Marx en signale au moins deux.

La première est liée à la persistance de la propriété privée des moyens de production qui fragmente le procès social de production en une myriade de procès de travail privés qui ne peuvent se socialiser que par l'intermédiaire de l'échange marchand de leurs produits. Ce qui, d'une part, fait obstacle à toute organisation et régulation a priori de la production sociale (planification) qui ne peut se réguler que sous la forme des "lois du marché" et de leur soutien étatique. Ce qui, d'autre part, donne naissance à toutes les illusions fétichistes sur la marchandise, l'argent, le capital, etc., voile fétichiste qui empêche en quelque sorte la société de reconnaître de la richesse matérielle le résultat de sa propre oeuvre productive et la rend aveugle et impuissante face à son propre mouvement économique.

La seconde contradiction est liée à la persistance inévitable de la fragmentation du marché mondial en Etats (nationaux ou non) rivaux, chacun représentant et défendant une fraction du capital mondial dans sa lutte concurrentielle contre les autres fractions. Ce qui fait obstacle à toute organisation de la production sur le plan mondial ; et donne naissance à toutes les illusions étatistes, nationalistes et racistes. On y reviendra plus loin.

 

2. Les conditions subjectives.

Mais le capitalisme ne fait pas seulement mûrir les conditions objectives du communisme mais aussi ses conditions subjectives, sous la forme d'une classe qui a vocation à renverser le capitalisme, en actualisant toutes les potentialités révolutionnaires qu'il contient. Cette classe, c'est évidemment le prolétariat.

Si Marx voit dans le prolétariat la classe qui a vocation à réaliser le communisme, c'est à cause de ses spécificités en tant que classe sociale, spécificités qui lui viennent de la situation que lui fait le capitalisme qui lui donne naissance et qui le distinguent, en ce sens, de toutes les classes exploitées et dominées qui l'ont précédé dans l'histoire de l'humanité.

Car le prolétariat est d'abord un produit du capital, de ce rapport de production bien particulier qu'est le capital. Et comme Marx ne cesse d'y insister, la particularité essentielle du capital comme rapport de production, c'est qu'il repose sur l'expropriation des producteurs directs. Alors que tous les modes antérieurs de production impliquait l'union immédiate, libre ou forcée, des producteurs directs et des moyens de production qu'ils mettaient en oeuvre ; le capital, au contraire, suppose et institue la séparation de fait et de droit entre les producteurs et leurs moyens de production (et, par conséquence, aussi leurs moyens de consommation). Séparation que la reproduction simple et élargie du capital ne cesse elle aussi de reproduire, d'élargir, d'aggraver.

Il en résulte immédiatement deux spécificités décisives pour le prolétariat. La première est son universalité : le prolétariat a vocation à devenir l'immense majorité de l'humanité. D'une part, parce que, en se reproduisant, le capital étend son cesse son espace, jusqu'à inclure le monde entier dans son rapport d'exploitation et d'échange. D'autre part, parce que, au cours de ce mouvement d'expansion, il ne cesse de répéter son geste originel et fondamental d'expropriation des producteurs, expropriant non seulement la paysannerie mondiale, pré ou archéo-capitaliste, tendanciellement l'ensemble des producteurs indépendants et même une partie de la classe capitaliste elle-même. C'est en ce sens que Marx a pu dire que la révolution prolétarienne (communiste) sera une révolution effectuée par "l'immense majorité au profit de l'immense majorité".

A cette première spécificité s'en ajoute immédiatement une seconde. Il s'agit de la radicalité de sa situation de classe, telle qu'elle est précisément définie par l'expropriation. Car non seulement, au mieux, cette expropriation le prive, avec les moyens de production, de la maîtrise du procès social de production et des multiples procès de travail dont il est pourtant l'agent ; de même que d'une part sans cesse grandissante de son propre produit (sous forme de plus-value), retransformée en capital, lui opposant un monde de richesse capitalisée (transformée en capital, notamment fixe) sans cesse accru (thèse de la paupérisation relative). Mais encore, pour une part sans cesse croissante du prolétariat, l'accumulation du capital signifie l'exclusion temporaire voire définitive du procès de production, sa relégation dans la "surpopulation relative" composée des travailleurs "surnuméraires" dont le capital n'a plus besoin, condamnés au chômage chronique, avec son lot inévitable de pauvreté et de misère, matérielle, morale et intellectuelle, leur valant une paupérisation absolue. Si bien que la reproduction du capital ne cesse d'élargir le fossé entre une richesse grandissante d'un côté et une pauvreté non moins grandissante (extensivement et intensivement) de l'autre.

"C'est cette loi qui établit une corrélation fatale entre l'accumulation du capital et l'accumulation de la misère, de telle sorte qu'accumulation de richesse à un pôle, c'est égale accumulation de pauvreté, de souffrance, d'ignorance, d'abrutissement, de dégradation morale, d'esclavage, au pôle opposé, du côté de la classe qui produit le capital même."

Marx souligne avec force la radicalité de cette situation, inouïe dans l'histoire, où la pauvreté et la misère naît de l'accumulation même des moyens de produire la richesse, donc des conditions qui devraient normalement permettre de supprimer pauvreté et misère. De la radicalité de cette situation faite au prolétariat ne peut, selon Marx, que résulter la radicalité de la révolte et de la lutte du prolétariat pour y mettre fin, en se réappropriant la richesse sociale et la puissance productive de la société, qui sont en définitive ses propres oeuvres aliénées sous la forme du capital.

C'est en ce sens et dans cette mesure que, selon Marx, le prolétariat a vocation à être révolutionnaire : à renverser le capitalisme, à détruire les rapports capitalistes de production, pour libérer les potentialités d'émancipation qu'ils contiennent et simultanément mutilent. Il est :

"(...) en un mot, une sphère qui est la perte totale de l'homme et ne peut donc se reconquérir elle-même que par la reconquête totale de l'homme."

"(...) une classe fait son apparition qui doit supporter toutes les charges de la société sans jouir de ses avantages ; un classe qui, jetée hors de la société, est reléguée de force dans l'opposition la plus résolue à toutes les autres classes ; une classe qui constitue la majorité de tous les membres de la société et d'où émane la conscience de la nécessité d'une révolution en profondeur, la conscience communiste, celle-ci pouvant, naturellement, se former aussi parmi les autres classes grâce à l'appréhension du rôle de cette classe (...)".

La révolution communiste est alors conçue comme la réappropriation, par les producteurs associés organisant et gérant la production sociale, des forces productives (au sens large) de l'humanité, de manière à les mettre au service de l'humanité toute entière.

 

B) Le communisme comme projet subjectif.

Cependant, en dépit des accents messianiques qui l'accompagnent quelquefois, l'affirmation de la vocation révolutionnaire du prolétariat s'accompagne chez Marx de la claire conscience des obstacles qui se dressent sur la voie de cette vocation : poids de l'oppression qui peut annihiler jusqu'à la volonté de la révolte ; effets d'occultation et de légitimation des rapports de production par le fétichisme marchand, monétaire et capitaliste, encore renforcés par la puissance des appareils idéologiques dont disposent la classe dominante (appareil scolaire, médias) ; existence d'espaces de compromis possible susceptibles de dévoyer et de fourvoyer une partie plus ou moins importante du mouvement ouvrier ; en dernière instance, puissance de l'appareil répressif (justice, police, armée) dont dispose la classe dominante. Sans même évoquer les difficultés inhérentes à la réalisation d'une société communiste.

Si bien que ce que les analyses de Marx établissent, c'est la simple possibilité pour le prolétariat de s'affirmer, sur la base de sa situation au sein du capitalisme et des contradictions de ce dernier, comme classe révolutionnaire. Possibilité qui, par définition, implique donc aussi son contraire : la possibilité de ne pas s'affirmer comme tel, de manquer à sa vocation révolutionnaire. L'actualisation de la première requiert donc l'intervention d'une action réfléchie et volontaire, destinée précisément à lever les obstacles qui peuvent l'entraver.

Le communisme prend ainsi un nouveau sens : de mouvement objectif, dont les conditions mûrissent au sein du capitalisme et contre lui, il devient un projet subjectif, une volonté et représentation soutenues par la fraction la plus radicale et la plus éclairée du mouvement prolétarien.

 

1. Le communisme comme volonté politique.

Cette action doit précisément être celle du parti communiste, tel que Marx et Engels le conçoivent et le définissent dès Le Manifeste :

"Quelle est la position des communistes par rapport à l'ensemble des prolétaires ? Les communistes ne forment pas un parti distinct opposé aux autres partis ouvriers. Ils n'ont point d'intérêt qui les séparent de l'ensemble du prolétariat. Ils n'établissent pas de principes particuliers (principes sectaires) sur lesquels ils voudraient modeler le mouvement ouvrier.

Les communistes ne se distinguent des autres partis ouvriers que sur deux points : 1. Dans les différentes luttes nationales des prolétaires, ils mettent en avant et font valoir les intérêts indépendants de la nationalité et communs à tout le prolétariat. 2. Dans les différentes phases que traversent la lutte entre prolétaires et bourgeois, ils représentent toujours les intérêts du mouvement dans sa totalité.

Pratiquement, les communistes sont donc la fraction la plus résolue des partis ouvriers de tous les pays, la fraction qui stimule toutes les autres ; théoriquement, ils ont sur le reste du prolétariat l'avantage d'une intelligence claire des conditions de la marche et des fins générales du mouvement prolétarien."

Autrement dit, les communistes ne constituent pas (nécessairement) un parti distinct, et encore moins une secte conspiratrice qui entend modeler le mouvement ouvrier sur des principes particuliers ou se substituer à lui. Ils constituent simplement la fraction du mouvement général du prolétariat qui, d'une part, soutient et stimule l'ensemble du mouvement : ils jouent à son égard le rôle de la "mouche du coche", ils l'exhortent au combat ; la fraction qui, d'autre part, tente de faire la synthèse du mouvement, représente toujours les intérêts généraux du prolétariat et la fin dernière de son combat émancipateur, le communisme précisément, en s'efforçant de s'appuyer sur l'intelligence critique des conditions concrètes, toujours singulières et donc variables, dans lesquelles se déroule la lutte du prolétariat. En un mot, les communistes sont ceux qui, dans le mouvement général du prolétariat, dans sa lutte multiforme d'émancipation, tentent constamment de médiatiser les moments partiels de ce mouvement par la volonté et la représentation de sa totalité, tant extensive (spatiale et temporelle) que compréhensive (les buts généraux et finaux).

 

2. Le communisme comme représentation (utopique).

Faire dépendre la réalisation du communisme de l'intervention volontaire et réfléchie d'un parti communisme, d'une fraction du mouvement qui se donne explicitement pour objectif une telle réalisation et lutte pour que l'ensemble du mouvement prolétarien aille dans ce sens, c'est faire dépendre la réalisation du communisme d'une certaine représentation que s'en fait, que véhicule et que défend ce parti. Par conséquent, c'est supposer que les communistes disposent d'une certaine représentation de ce que peut ou même doit être, à leur sens, la société communiste pour la réalisation de laquelle ils luttent.

On tombe là dans une sorte de cercle vicieux. D'une part, en effet, si elle doit voir le jour, la société communiste ne pourra qu'être la libre création des hommes et des femmes qui auront lutté pour son avènement ; il est donc impossible d'en prévoir strictement et définitivement les formes. En ce sens, le projet communiste doit se garder de sombrer dans l'utopie, en évitant de tenter une description détaillée de ce que serait ou devrait être la société communiste. Mais, d'autre part, dès lors précisément que l'on pense que le communisme ne résultera pas d'une quelconque nécessité historique, qu'il ne peut être qu'une construction humaine, il faut nécessairement proposer aux hommes qui entreprendront de le construire au moins les grandes lignes du projet.

Cela explique pourquoi Marx, en dépit de ses réticences à donner des recettes pour "faire bouillir les marmites de l'avenir", n'a pas lui-même pu s'empêcher de donner quelques indications sur ce que serait le communisme. En fait, on trouve chez lui une double approche, une double définition, si l'on veut, du communisme.

a) La définition négative du communisme : le règne des fins. En premier lieu, une définition négative : une définition du communisme par tout ce qu'il n'est pas, plus exactement par tout ce à quoi il est censé mettre fin.

Dans cette perspective, le communisme se laisse définir par le "règne des fins", en détournant cette expression du sens que lui a originellement donné le philosophe allemand Emmanuel Kant. Il apparaît alors comme le mouvement mettant fin à toutes les aliénations : à toutes les formes aliénées de l'activité humaine qui ont marqué les sociétés humaines jusqu'à nos jours (et pas seulement le capitalisme), à toutes les activités dans et par lesquelles l'humanité, tout en se réalisant (en s'objectivant, en conquérant consistance et cohérence), s'est niée et reniée, transformant l'homme en un être humilié, écrasé, dominé par ses propres produits et oeuvres. Le communisme se définit alors comme renversement du "monde à l'envers", comme réappropriation par l'humanité de toutes ses puissances matérielles et spirituelles jusqu'alors aliénées de multiples manières. Et notamment par :

- La fin de l'économique : la fin de l'aliénation marchande, monétaire et capitaliste du procès social de production, soit à la fois la fin du capital et du travail salarié par la socialisation des moyens de production (dont l'usage est alors déterminé et contrôlé par l'ensemble de la société) ; la fin des rapports marchands et monétaires (donc de la marchandise et de la monnaie comme rapports sociaux réifiés) et par conséquent des "lois" aveugles qui les régissent grâce au contrôle collectif de la production sociale que permettent les procédures démocratiques de sa planification par les producteurs eux-mêmes ; par conséquent la substitution d'une "logique" du partage à la "logique" de l'échange ; la fin du fétichisme marchand et monétaire (du culte de la richesse abstraite) remplacé par le sens de la véritable richesse humaine, celle des rapports sociaux communautaires ; le dépassement de la division sociale du travail par l'autogestion du procès de travail ; et en définitive la fin du travail lui-même comme activité placée sous le double signe de la nécessité naturelle et de la contrainte sociale.

- La fin du politique : la fin de l'aliénation de la puissance sociale par le pouvoir politique (la fin de sa monopolisation par une partie de la société), et notamment la fin de l'Etat, l'auto-administration par la communauté sociale réunifiée de ses propres conditions matérielles et institutionnelles d'existence venant se substituer au gouvernement des hommes par les hommes ; la fin du droit et de la morale remplacés par une coutume réfléchie parce que faisant l'objet d'un débat permanent au sein de la communauté.

- Avec la suppression de sa base matérielle (l'appropriation privative des moyens de production et la division sociale du travail) et institutionnelle (la monopolisation de la puissance sociale), c'est la fin de la division de la société en classes, de la lutte des classes, par conséquent des classes elles-mêmes ; à commencer par la fin du prolétariat, dont l'affirmation révolutionnaire ne peut que coïncider avec son auto-négation non seulement comme classe opprimée mais comme classe sociale tout court.

"La condition de l'affranchissement de la classe laborieuse, c'est l'abolition de toute classe, de même que la condition de l'affranchissement du tiers état, de l'ordre bourgeois, fut l'abolition de tous les états et de tous les ordres. La classe laborieuse substituera, dans le cours de son développement, à l'ancienne société civile une association qui exclura les classes et leur antagonisme, et il n'y aura plus de pouvoir politique proprement dit, puisque le pouvoir politique est précisément le résumé officiel de l'antagonisme dans la société civile."

Mais c'est aussi la fin de la division de l'humanité en nationalités, ethnies, peuples, cultures, etc., opposés et rivaux. Le tout devant permettre l'institution de la communauté humaine universelle, la réalisation de la tendance à la communauté humaine, véritable sens du communisme qui s'est manifesté à différentes reprises au cours de l'histoire sous la forme de la recherche d'un monde où n'existerait ni propriété, ni frontière, ni loi, ni Etat, ni pouvoir en général pour séparer les hommes entre eux.

- La fin des idéologies : de la fausse conscience que les hommes prennent de leurs rapports à la nature et de leurs rapports entre eux, de l'opacité et de l'obscurité dans lesquelles les différents fétichismes ont jusqu'à présent plongé l'activité sociale des hommes, transparence rendue possible par la maîtrise acquise par les hommes sur leurs conditions matérielles et sociales d'existence. D'où : la fin de la religion, de la philosophie, de l'art même, mais aussi de la science, en tant que formes aliénées, partielles, séparés et abstraites de la conscience de soi de l'humanité, et la réalisation de leurs contenus (de leur charge d'utopie, de leur image-projet de l'accomplissement de l'humain) dans l'activité sociale pratique et quotidienne des hommes.

- Enfin la fin de l'historicité aveugle : basée sur des déterminismes mal maîtrisés, sur des volontés particulières et rivales (la lutte de l'homme contre l'homme), sur le hasard, soit la fin de la "préhistoire" de l'homme, de son "histoire naturelle". Et l'avènement d'une histoire réellement humaine, d'une humanité maîtresse de son devenir véritable, c'est-à-dire de son devenir humain.

Et à côté de ces fins majeures, primordiales, Marx laisse entrevoir que le communisme en implique d'autres encore, secondaires, dérivées : celle de la division et de l'opposition entre villes et campagnes, celle de la famille, celle de l'individualité privée, etc.

b) La définition positive du communisme : la double version éthique et esthétique de l'homme total. La précédente définition négative du communisme laisse deviner une définition positive, puisque chacune des précédentes fins comprend sa contrepartie affirmative et constructive. Cette définition positive se déploie autour d'une image (plutôt que d'un concept), d'origine romantique, dont la dimension utopique est évidente : celle de l'homme total.

L'homme total, c'est pour Marx l'humanité se réappropriant la totalité de son développement historique, en mettant fin aux séparations, scissions, conflits et contradictions qui l'ont caractérisée et marquée jusqu'à présent, se réconciliant par conséquent avec elle-même comme avec la nature.

"Le communisme, abolition positive de la propriété privée (elle-même aliénation humaine de soi) et par conséquent appropriation réelle de l'essence humaine par l'homme et pour l'homme ; donc retour total de l'homme pour soi en tant qu'homme social, c'est-à-dire humain, retour conscient et qui s'est opéré en conservant toute la richesse du développement antérieur (...) il est la vraie solution de l'antagonisme entre l'homme et la nature, entre l'homme et l'homme (...)."

Plus précisément, dans quelques rares passages de son oeuvre, Marx a esquissé une double figure de l'homme total :

- Une figure éthique : l'homme total, c'est l'humanité se réconciliant avec elle-même, mettant fin à ses divisions et conflits (entre classes, peuples, nations, civilisations, etc.), instaurant le règne de l'égalité et de la fraternité universelles entre les hommes, de la pleine et entière reconnaissance réciproque des consciences, réalisant dans les rapports réels que les hommes entretiennent entre eux tous les idéaux, en partie illusoires et mensongers, proclamés jusqu'alors par le droit, la politique, la morale, la religion, etc.

- Une figure esthétique : l'homme total, c'est l'humanité se réconciliant avec la nature, avec une nature à la fois maîtrisée et domestiquée par le travail et la technique, mais aussi transformée de ce fait en objet de jouissance pour les hommes, en faisant du monde pratico-sensible (de l'environnement matériel des hommes, du local au planétaire) une ouvre d'art, renouvelée en permanence, dépassant aussi du même coup l'unilatéralité de l'art, sa coupure d'avec la vie réelle, lui permettant de se réaliser en elle. C'est donc à la fois l'humanisation de la nature et la naturalisation de l'homme, le dépassement de l'opposition entre corps et esprit, pensée et spontanéité, jouissance et réflexion, etc.

Le communisme apporte donc, selon Marx, doublement la vérité du/ sur le devenir historique de l'humanité. D'une part négativement, en mettant fin aux apparences, illusions, mensonges impliqués dans et par les multiples aliénations antérieures. D'autre part et surtout positivement, en restituant à l'humanité le contenu (jusqu'alors) aliéné de ses propres oeuvres, et en révélant du même coup que la production de l'homme de l'homme par lui-même a toujours constitué une totalité d'aspects, de moments, de niveaux, de dimensions, jusqu'alors séparés, maintenant précisément saisis et articulés dans leur unité essentielle en même temps que manifeste.

Pareille réappropriation par l'humanité du contenu concret de son propre développement historique (matériel, moral, spirituel), la réalisation de cette totalité humaine, Marx ne la conçoit pas comme intervenant seulement au niveau collectif, au niveau de la société dans son ensemble, qui se confondrait alors par hypothèse avec l'humanité. Il conçoit qu'elle se réalise aussi sur le plan individuel, et c'est même ce qu'il attend de plus positif et de plus exaltant de la part du communisme. Ce dernier devrait, en ce sens, créer un "homme nouveau", en permettant aux individus et aux individualités de s'accomplir totalement, de réaliser entièrement leurs possibilités d'existence, précisément par la réappropriation totale de l'infini contenu du développement historique de l'humanité.

C'est à ce titre, par exemple, que Marx fait du communisme la condition du plein épanouissement de l'individu.

"A la place de l'ancienne société bourgeoise, avec ses classes et ses antagonismes de classe, surgit une association où le libre développement de chacun est la condition du libre développement de tous." Et réciproquement.

C'est à ce titre toujours qu'il attend du communisme qu'il abolisse toute division permanente des travaux et des fonctions, contraignant l'individu à se spécialiser sa vie durant dans la réalisation de tâches déterminées, l'enfermant par conséquent dans une sphère étroite d'occupations et de préoccupations, le coupant ainsi de la totalité humaine et de son mouvement. Dans une société communiste, au contraire, les individus pourront exercer de multiples activités, socialement utiles et nécessaires, sans être jamais contraints de se spécialiser exclusivement en l'une d'elles :

"En effet, du moment que le travail commence à être réparti, chacun entre dans un cercle d'activités déterminé et exclusif, qui lui est imposé et dont il ne peut pas s'évader ; il est chasseur, pêcheur, berger ou Erreur! Source du renvoi introuvable., et il doit le rester sous peine de perdre les moyens qui lui permettent de vivre. Dans la société communiste, c'est le contraire : personne n'est enfermé dans un cercle exclusif d'activités et chacun peut se former dans n'importe quelle branche de son choix ; c'est la société qui règle la production générale et qui me permet ainsi de faire aujourd'hui telle chose, demain telle autre, de chasser le matin, de pêcher l'après-midi, de m'occuper d'élevage le soir, de m'adonner à la critique après le repas, sans jamais devenir chasseur, pêcheur, berger ou critique."

Et c'est précisément parce que le communisme doit offrir la possibilité de dépasser la division sociale du travail, mettre fin par conséquent à la division et l'opposition entre travail matériel et travail immatériel, entre fonctions de conception et fonctions d'exécution, qu'on peut aussi attendre de lui d'une part qu'il mette fin au pouvoir politique en tant que tel, d'autre part et tout aussi bien qu'il réalise le contenu de l'art et de la philosophie dans la vie quotidienne elle-même.

 

C) Conclusion.

 

Il est temps de conclure cette première partie. Malgré sa longueur, elle n'est pas exhaustive, puisqu'elle laisse notamment de côté toutes les élaborations de Marx sur la fameuse période de transition du capitalisme ou communisme. Elaborations au sein desquelles sont discutées toutes les questions relatives aux conditions de possibilité (objectives et subjectives) de réalisation du projet communiste.

Le rappel précédent des principaux aspects de ce projet, tel qu'il a été conçu par Marx, suffit cependant à faire justice de la dénomination de communisme revendiquée par différents régimes nés de processus révolutionnaires (et contre-révolutionnaires !) à la périphérie du capitalisme développé (en Russie, en Chine, au Vietnam, etc.), ainsi que par les forces politiques qui se sont reconnues en eux. Quel que soit le jugement porté sur la nature sociale de ces régimes et sur leur destin historique, il est certain qu'ils n'ont rien à voir, de près ou de loin, avec des sociétés communistes ni même avec des sociétés en transition vers le communisme (comme le prouve au demeurant leur devenir le plus récent). Jugés à l'aune du projet communiste, ces régimes sont tout aussi condamnables que les régimes occidentaux. Autant dire qu'à ce jour, il n'y a eu par conséquent nulle société qui ait correspondu aux exigences de ce projet.

Mais précisément, n'est-ce pas reconnaître que ce projet est pure utopie, voire pur rêve ? Qu'il ne trouvera pas plus à se réaliser demain qu'il ne s'est réalisé hier ? En d'autres termes, le capitalisme n'est-il pas lui-même la fin de l'histoire, comme le vont répétant bon nombre d'anciens "communistes" revenus de leurs soi-disant illusions ?

Il conviendrait sans doute de déterminer les raisons pour lesquels le communisme ne s'est pas (encore) réalisé au cours du siècle écoulé, malgré la puissance des mouvements qui se sont mobilisés en sa faveur. Ce n'est pas la voie que je suivrai ici. Je m'interrogerai plutôt sur l'actualité du projet communisme, selon un double axe : en soulignant d'abord, dans une seconde partie, la nécessité actuelle du communisme ; en m'interrogeant ensuite, dans une troisième et dernières partie, sur les conditions actuelles de possibilité du communisme.

 

 

II. LA NECESSITE ACTUELLE DU COMMUNISME.

 

Apparemment, depuis la chute des soi-disant pays socialistes, le capitalisme triomphe. Sa victoire est en fait une victoire à la Pyrrhus. Car si le capitalisme est parvenu à sortir victorieux de sa confrontation avec les forces qui visaient à sa subversion et à sa destruction, à son renversement révolutionnaire ; s'il a surmonté toutes les crises, économiques aussi bien que politiques, qu'il a connues au cours du siècle écoulé ; s'il s'est montré ainsi capable de maîtriser ses contradictions internes, c'est au prix d'une quadruple catastrophe, dont les effets hypothèquent gravement son avenir mais aussi celui de l'humanité toute entière, qu'il englobe désormais presque entièrement. Ce qui rend en fait plus nécessaire et même plus urgent que jamais son dépassement communiste.

 

A) La catastrophe écologique.

 

1. Les dimensions de la catastrophe.

Il est à peine besoin de rappeler les principales dimensions de cette catastrophe :

- l'épuisement des ressources naturelles (matières minérales ou fossiles, mais aussi sol et eau) sous l'effet de leur pillage et gaspillage, engendrant de nouvelles raretés et pénuries ;

- la pollution des éléments naturels (air, eau, sol) par les rejets et déchets de la production industrielle non contrôlées ou non recyclés ou par l'usage massif d'intrants chimiques dans l'agriculture ; en particulier, la multiplication des catastrophes écologiques (marées noires, incidents plus ou moins graves dans les industries chimiques ou électronucléaires, pluies acides) aux retombées de plus en plus étendues dans l'espace et le temps ;

- sous l'effet conjugué des différentes pollutions, l'appauvrissement de la flore et de la faune par extermination de milliers d'espèces et la dénaturation de milliers d'autres (OGM, viande frelatée) ; la déstabilisation ou la destruction d'écosystèmes de plus en plus vastes, voire de certains milieux naturels, tels que la mer ou la forêt ;

- enfin, le plus grave, la rupture de certains équilibres écologiques globaux, constitutifs de la biosphère, par destruction partielle de certains de leurs éléments composants ; par exemple la destruction de la couche d'ozone ou, bien évidemment, le réchauffement général de l'atmosphère terrestre, sous l'effet de la modification de sa composition chimique, aux conséquences redoutables (hausse générale du niveaux des mers et des océans, modifications des climats, etc.).

 

2. Les raisons de la catastrophe.

Par contre, il est plus que jamais nécessaire de souligner combien cette crise met en cause le capitalisme dans ses dimensions constitutives les plus fondamentales.

a) En premier lieu, sa réduction de la valeur d'usage à la valeur (la valeur marchande et monétaire). Cette réduction signifie que le capitalisme ne s'intéresse à une valeur d'usage que pour autant qu'elle est susceptible de remplir une fonction de support d'un rapport d'échange ; donc dans la seule mesure où s'y trouve matérialisé de la valeur, dans la seule mesure par conséquent où elle est le produit d'un travail humain. Aussi, tout ce que la nature met généreusement, gratuitement, sans nécessité d'une appropriation préalable par le travail, à la disposition de l'homme est indifférent au capitalisme, car cela n'a pas de valeur pour lui (dans tous les sens du terme). Et il n'en tient aucun compte (dans tous les sens du terme également) : il ne lui accorde aucune attention ni aucun égard, il ne l'intègre pas dans ses calculs (de coût) et ses prévisions, puisque cela ne lui coûte rien. Tant du moins qu'il ne l'a pas dégradé au point de devoir le reproduire. Ainsi en va-t-il avec la lumière solaire (pourtant principale source d'énergie), l'air ou même l'eau des fleuves et des rivières.

b) En second lieu, son productivisme. Alors que dans tous les modes de production antérieurs, l'acte social de travail n'avait pas d'autre finalité que la consommation, c'est-à-dire la satisfaction des besoins sociaux (y compris bien évidemment ceux liés à la nécessaire reproduction des moyens de production), le capitalisme pervertit fondamentalement le sens de cet acte en faisant de la production sa propre fin : en n'assignant à l'acte social de travail tout entier d'autre finalité que l'accumulation élargie des moyens sociaux de production. Car la finalité de la production capitaliste n'est pas fondamentalement la production de valeurs d'usage (de biens et de services satisfaisant des besoins individuels ou sociaux), ni la production de valeurs (de marchandises), ni même celle de plus-value : ce ne sont là pour lui qu'autant de médiations (de moyens) au service de sa fin véritable qui est la production et la reproduction du capital, sous toutes ses formes, et d'abord sous sa forme essentielle de capital productif, de moyens de production destinés à fonctionner comme "pompes à plus-value", comme moyens d'extorquer du travail non payé. D'où le productivisme foncier du capital qui se traduit par une tendance à la destruction des deux sources de toute richesse sociale : la force de travail, sous l'effet de son exploitation effrénée ; et la nature, les ressources naturelles, sous l'effet de leur pillage et gaspillage.

c) En troisième lieu, la contradiction entre le développement quantitatif (leur croissance, leur accumulation, leur puissance grandissante) et quantitatif (leur socialisation elle aussi grandissante) des forces productives et le maintien des rapports capitalistes de production, en ce qu'ils impliquent notamment l'expropriation des producteurs (tant à l'égard du contrôle des moyens de production que de la maîtrise du procès de production) et la fragmentation du procès social de production (du fait de la propriété privée des moyens de production).

Car telle est en définitive le sens véritable de la crise écologique. Cette crise donne en fait la dimension actuelle, véritablement mondiale (planétaire) de cette contradiction, déjà soulignée par Marx comme étant l'une des contradictions majeures du mode capitaliste de production. En effet, cette crise manifeste en définitive à la fois :

- d'une part, le degré de développement des forces productives auxquelles le capitalisme a conduit, en rendant les hommes capables de s'emparer de la planète entière et de bouleverser toutes les conditions naturelles de l'activité humaine (et plus largement de la vie, au sens biologique du terme) ;

- d'autre part, l'absence de tout contrôle global de ce développement que rend précisément impossible le maintien des rapports capitalistes de production, avec leurs effets d'expropriation et de privatisation. Absence de contrôle qui transforme en conséquence le précédent développement des forces productives de l'humanité en un déchaînement de forces destructrices qui en menace, du coup, jusqu'à sa possibilité de survivre.

 

3. L'impuissance du capitalisme face à la crise écologique.

A partir de là, on comprend aussi l'incapacité foncière du capitalisme à faire face à la crise écologique. Incapacité qu'illustre la timidité des engagements des Etats participants aux conférences de Rio (1992), de Kyoto (1997) et plus récemment d'Amsterdam (2000). Engagements très en deçà de l'urgence et de l'ampleur des mesures que requerraient des politiques cherchant véritablement à endiguer les effets de la dégradation chaque jour plus perceptible de nos conditions naturelles d'existence.

Certes un réformisme écologique est en principe possible dans le cadre du capitalisme. On peut en effet très bien concevoir que les mouvements écologistes et/ou les Etats parviennent à imposer aux industriels des normes et des contrôles contraignants en matière d'occupation des sites et d'usage d'exploitation des richesses naturelles ; qu'en outre ils proposent ou imposent des modes de produire et de consommer qui non seulement soient plus écologiques mais qui en plus ouvrent de nouvelles voies à l'accumulation du capital (recyclage de déchets, économies d'énergie, énergies renouvelables, etc.). Mais, même s'il parvenait à atténuer les effets les plus désastreux et à conjurer les menaces les plus graves de la crise écologique, un tel réformisme ne la résoudrait pas fondamentalement ; pas plus que le réformisme dont a fait l'objet le rapport salarial n'a mis fin à l'exploitation et à la domination capitalistes de la force de travail.

Mais un pareil réformisme est inconcevable et restera impraticable tant que dominera l'idéologie néo-libérale. Pour s'en convaincre, il suffit de penser à la solution proposée à l'issue des conférences de Kyoto et d'Amsterdam sous la pression des Etats-Unis, de loin les plus gros pollueurs de la planète, pour lutter contre l'aggravation de l'effet de serre : l'émission de droits à polluer et l'organisation d'un marché mondial de ces droits ! Autrement dit, le renforcement de l'emprise de la logique marchande et capitaliste sur les conditions écologiques d'existence, logique précisément responsable de la dégradation de ces conditions. Dans ces conditions, le pire est à craindre.

En définitive, ce que la crise écologique nous révèle, c'est que le capitalisme ne se limite pas à dégrader les conditions de vie, il menace plus fondamentalement la possibilité même de la vie sur Terre. Possibilité qui ne peut être préservée qu'à la condition qu'il soit mis fin au développement aveugle et incontrôlé des forces productives, transformées de ce fait en forces destructrices, qu'institue le capital ; et qu'il soit donc mis fin à l'expropriation des producteurs et à la propriété privée des moyens de production qui rend une telle inversion inévitable. Ainsi, eu égard aux menaces majeures dont la crise écologique est porteuse, il se pourrait bien que l'enjeu de la lutte contre le capitalisme soit plus radical encore que Rosa Luxembourg ne l'avait imaginé, en se situant non plus seulement entre "le socialisme et la barbarie" mais entre le communisme et la mort.

 

B) La catastrophe socio-économique.

 

En se mondialisant, en insérant la planète entière dans les rets de ses rapports de production, le capitalisme n'aura pas seulement mondialisé la contradiction entre forces productives et rapports de production. Il aura tout aussi bien mondialisé cette autre contradiction inhérente à ces rapports, elle aussi mise en évidence par Marx, et présentée par lui comme "la loi générale de l'accumulation du capital" : la polarisation grandissante entre richesse et pauvreté, l'aggravation à la fois extensive et intensive de la paupérisation comme condition et conséquence à la fois de l'accumulation du capital, donc de l'accumulation de la richesses sociale et des moyens de produire cette richesse, en même temps que limite apposée à l'accumulation. Dans la mesure où l'accumulation des moyens de production (de travail mort) et l'économie de travail vivant se traduit, en termes capitalistes, par une diminution relative sinon absolue de la quantité des travailleurs dont le capital a besoin, qu'il peut utiliser productivement (au sens capitaliste : pour leur faire produire de la plus-value) et, par conséquent, au gonflement de ce que Marx nommait "l'armée industrielle de réserve".

"Les mêmes causes qui développent la force expansive du capital amenant la mise en disponibilité de la force ouvrière, la réserve industrielle doit augmenter avec les ressorts de la richesse. La grandeur relative de l'armée industrielle de réserve s'accroît donc en même temps que le ressort de la richesse. Mais plus cette armée de réserve grossit, comparativement à l'armée active du travail, plus grossit la surpopulation consolidée, excédent de population, dont la misère est inversement proportionnelle aux tourments de son travail. Plus s'accroît enfin cette couche des Lazare de la classe salariée, plus s'accroît aussi le paupérisme officiel. Voici la loi absolue, générale, de l'accumulation capitaliste. L'action de cette loi, comme toute autre, est naturellement modifiée par les circonstances particulières."

Cette loi, que le développement capitalise avait semblé infirmée au cours des dernières décennies au sein des formations capitalistes centrales, a, au contraire, reçu une confirmation aussi éclatante que dramatique au niveau mondial. Seul niveau où il faille aujourd'hui jugé des effets du capitalisme, puisque c'est à ce niveau que se déploient désormais pleinement les rapports capitalistes de production et que se joue leur reproduction.

Pour s'en convaincre, il suffit de considérer combien la situation socio-économique de la plupart des pays de la périphérie mondiale (le ci-devant "Tiers Monde", aujourd'hui rebaptisé "Sud") s'est dégradée au cours dernières décennies, non seulement en termes relatifs (par rapport au pays centraux) mais même quelquefois en termes absolus (par rapport à leur propre état antérieur). Il suffit de penser au sort réservé par la mondialisation capitaliste aux milliards d'individus (car ils se comptent aujourd'hui par milliards) qui constituent aujourd'hui "l'armée de réserve" sur le plan mondial, en croupissant dans les campagnes ou en s'entassant dans les bidonvilles des périphéries des métropoles de ces pays. Paysans sans terre, paysans expropriés, chômeurs chroniques, travailleurs (et surtout travailleuses) de "l'économie informelle", enfants des rues livrés à tous les trafics, etc., les figures sont innombrables de ces prolétaires auxquels le développement capitaliste ne laisse plus aucune chance d'être même seulement exploités.

Tandis qu'à l'autre bout de la chaîne (capitaliste) et de la planète se sont constituées des fortunes colossales, à la dimension du processus historique-mondial de l'accumulation du capital sur lequel elles reposent. Selon les rapports du Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD) publiés ces dernières années, les trois plus grosses fortunes personnelles au monde représentent l'équivalent du revenu annuel des 1,5 milliards de personnes les plus pauvres de la planète ; tandis que la fortune des quelques 400 milliardaires en dollars équivaut au revenu annuel des 2,6 milliards de personnes les plus pauvres, 45 % de la population mondiale. Jamais, dans toute l'histoire de l'humanité, il ne s'était créé de tels gouffres entre le haut et le bas de la hiérarchie sociale. Et le tout sous couvert des "droits de l'homme" : du règne de liberté et de l'égalité, masques cyniques de la pire des exploitations !

Là encore, si l'on veut faire cesser pareil scandale, pareille absurdité et pareille monstruosité à la fois, le communisme s'impose comme une nécessité. Tout d'abord dans son exception la plus élémentaire, la plus sommaire pour ne pas dire la plus vulgaire, sous la forme de la revendication de l'égalisation des conditions sociales d'existence. Mais aussi et plus fondamentalement sous la forme de la reconquête par les hommes de leur pouvoir sur leurs conditions matérielles d'existence ; ce qui suppose de mettre fin à leur expropriation à l'égard de la maîtrise des moyens et du produit de leur travail qui est constitutif de ce rapport de production aujourd'hui dominant qu'est le capital. C'est là le seul moyen de redonner à la production sociale sa finalité naturelle en même temps qu'humaine, la satisfaction des besoins des hommes, en l'arrachant à l'emprise de l'abstraction mortifère de la valeur, en mettant fin à la dictature de l'économique, aux inhumaines rigueurs des "lois" imposées par l'aliénation marchande et capitaliste de l'acte soci

al de travail.

 

C) La catastrophe politique.

 

Cette expression désigne le vide politique, l'état de déficit politique sur lequel ont fini par déboucher deux siècles de domination du capital. Par quoi il faut entendre non seulement un déficit de la politique au sens classique du terme, de la politique institutionnelle, de l'action de et dans l'Etat ; mais encore et plus fondamentalement un déficit du politique : une absence de maîtrise du devenir général des sociétés humaines, l'impuissance de l'humanité dans son ensemble à maîtriser son propre devenir.

 

1. Le déficit de la politique institutionnelle.

De ce déficit politique, on ne saisit en effet généralement que son aspect à la fois le plus apparent et le plus officiel, sous la forme de l'impuissance des Etats, qui sont les dépositaires et agents légitimes de la puissance collective (la puissance publique).

Cette impuissance des Etats face aux défis majeurs de notre temps n'est que trop évidente. Je l'ai déjà évoquée en ce qui concerne la crise écologique. Elle n'est pas moindre en ce qui concerne la crise dans laquelle reste plongée l'économie capitaliste mondiale ; elle se traduit par l'incapacité dans laquelle se trouvent les Etats, y compris les plus puissants d'entre eux, d'édifier un cadre régulateur de l'accumulation mondiale du capital.

Dans les deux cas, on peut mettre en accusation les idéologies et les politiques néo-libérales qui ont prédominé au cours des deux dernières décennies, et qui ont fait de l'affaiblissement des Etats à la fois une nécessité et une vertu. Et, de fait, elles les ont délibérément privés de quelques uns de leurs instruments les plus efficaces dans la régulation de l'activité socio-économique sur le plan national, en se faisant les champions d'une déréglementation sauvage et aveugle de tous les marchés ; tout en faisant simultanément obstacle à la réédification d'un tel cadre réglementaire et régulateur sur le plan international, sous forme de la coordination des politiques des principaux Etats capitalistes développés. Il suffit à ce sujet de rappeler les résultats médiocres voire nuls des dernières réunions du G7, dont on vient à se demander à quoi il sert encore, si ce n'est à permettre aux "grands" du monde soi-disant développé d'étaler le spectacle planétaire de leur impuissance, de leur pusillanimité et de leurs divisions. Avec pour effet d'avoir transformé l'économie mondiale en un véritable bateau ivre, en un vaisseau fantôme ballotté aux grands des tempêtes commerciales et des crises financières.

Plus fondamentalement cependant que les idéologies et les politiques néo-libérales, il faut ici incriminer deux autres facteurs, plus structurels, pour expliquer cette impuissance des Etats, qui tiennent tous deux aux rapports capitalistes de production. D'une part, la persistance de la division de l'espace géo-économique et géo-politique en Etats-nations, dans un contexte de transnationalisation grandissante de l'activité socio-économique, division commandée par la fragmentation du capital mondial en conglomérats de capitaux territorialisés ou à base territoriale rivaux entre eux sur le marché mondial. Si bien que la contradiction entre mondialisation grandissante de l'activité économique et nationalisation persistante du pouvoir politique (de son champ d'exercice et de contrôle) est caractéristique de la phase et des formes actuelles de reproduction des rapports capitalistes de production.

A quoi s'ajoute, d'autre part, la persistance de la propriété privée des moyens de production, de l'autonomie persistance des capitaux privés, encore renforcés par la taille mondiale acquise par un grand nombre d'entre eux, qui leur permet de se jouer de tout contrôle et de toute réglementation nationale, voire internationale. Là encore, c'est directement à une caractéristique essentielle des rapports capitalistes de production que se heurte le pouvoir des Etats.

Quoi qu'il en soit, du point de vue qui me préoccupe ici, les conséquences les plus importantes de cette impuissance des Etats sont le discrédit de la politique (de l'activité politique, de la représentation politique, des hommes et des partis politiques, etc.), et la tendance à la démission des citoyens (leur abandon de la sphère publique, leur repli sur la vie privée, au mieux sur la vie associative). Avec pour conséquence en retour de délégitimer l'action des Etats et d'accroître encore leur impuissance, pour autant que le pouvoir d'Etat requiert pour s'exercer (du moins en démocratie) un consentement minimal des citoyens.

 

2. Le déficit du politique.

En fait, ce déficit de la politique, alimenté par l'impuissance grandissante des Etats, renvoie, plus fondamentalement encore, à un déficit du politique, au sens de la capacité des hommes à maîtriser le devenir général leur propre activité sociale, leur propre praxis sociale-historique.

Deux siècles de domination du capital ont en effet débouché sur deux phénomènes conjoints. D'une part, sur l'expropriation de l'immense majorité de la population à l'égard de toute maîtrise sur ses conditions matérielles d'existence et, plus largement, sur l'ensemble de ses conditions sociales d'existence. J'ai déjà signalé que Marx a longuement insisté sur cette spécificité du capital comme rapport de production que constitue l'expropriation des producteurs à l'égard des moyens de production mais aussi de la maîtrise du procès social de production. Au fur et à mesure où la reproduction du capital a nécessité d'élargir sa domination sur l'ensemble des conditions sociales d'existence, elle a du même mouvement étendu la sphère des activités sociales qui échappent au contrôle et à maîtrise de l'immense majorité de la population. A titre d'exemple, considérons simplement ce qu'il est advenu de notre rapport à l'espace social dans lequel nous évoluons, un espace aujourd'hui entièrement assujetti aux impératifs de la production et de la circulation du capital.

D'autre part, le même processus a abouti à concentrer et à centraliser la puissance sociale (la capacité de diriger, d'organiser, de contrôler l'activité sociale, les interactions entre les hommes) au sein de méga-appareils de pouvoir (industriels, commerciaux, financiers, administratifs, médiatiques). Concentration et centralisation qui sont, à la fois, les conséquences et les conditions de la dépossession précédente de l'immense majorité de l'humanité. Ce sont ces appareils qui ont aujourd'hui en charge la gestion au quotidien des pratiques sociales et des rapports sociaux, sans parvenir pour autant à maîtriser leur devenir général, comme on l'a vu précédemment sur l'exemple des Etats.

Si bien que les deux processus précédents débouchent en définitive sur l'étonnante contradiction suivante : la plus extraordinaire concentration et centralisation de pouvoir politique (et de savoir empirique et analytique sur lequel il s'appuie : de moyens de produire, transmettre, traiter et stocker une masse gigantesque d'informations) que l'on ait connue dans l'histoire, l'érection des appareils les plus puissants dont l'humanité se soit dotées, vont de pair avec l'impuissance la plus étendue de l'humanité à maîtriser son propre devenir.

De cette contradiction, les principaux Etats actuels donnent une terrifiante illustration. Ils ont acquis le pouvoir d'administrer la mort, en accumulant les moyens industriels et militaires de la destruction de toute vie sur Terre. Alors qu'ils restent incapables d'administrer la vie : de maîtriser et encore plus de résoudre les problèmes vitaux de l'humanité (les crises économique et écologique par exemple) ; ce qu'avouent d'ailleurs aujourd'hui, comme pour s'en disculper, la plupart de leurs dirigeants. Ne voit-on pas que l'échec de ces Etats, concentrant entre leurs mains les plus formidables moyens matériels et intellectuels dont ait jamais disposé un quelconque pouvoir politique au cours de l'Histoire, signifie tout simplement l'impuissance radicale de tout pouvoir politique en tant que tel et, par conséquent, l'illégitimité totale de la monopolisation de la puissance sociale sur laquelle il repose ? Comment dans ce cas ne pas en conclure à la nécessité et à l'urgence de confier l'administration de cette puissance à l'ensemble des hommes, à l'ensemble des membres de la communauté humaine, agissant selon un plan concerté entre eux ?

 

3. Conséquences.

Au regard du double déficit précédent, le communisme, compris cette fois-ci comme réappropriation par l'humanité de son pouvoir sur ses propres conditions matérielles et institutionnelles d'existence, apparaît une nouvelle fois comme une nécessité. Aussi bien d'ailleurs que ce qui constitue la condition de cette réappropriation, à savoir le dépassement des divisions de l'humanité en classes et en nations. Car comment concevoir que l'humanité puisse relever les défis qu'elle s'est lancée à elle-même, par exemple faire face aux menaces pesant sur sa survie même dont est grosse la crise écologique, sans qu'elle mette fin aux divisions et rivalités entre classes et nations qui la paralysent aujourd'hui ? Sous cet angle aussi, l'alternative est entre le communisme et la mort.

 

D) La catastrophe symbolique.

 

Les dégâts commis par l'emprise croissante du capital sur nos existences ne se mesurent pas seulement à la dégradation générale de nos écosystèmes et aux menaces qu'elle fait peser jusque sur notre survie ; à la pauvreté et à la misère auxquelles il condamne des masses grandissantes d'individus prolétarisés de par la planète ; à l'impuissance dont il frappe l'immense majorité de la population face au devenir historique de l'humanité dans son ensemble. Ils se mesurent concrètement tous les jours dans la déstructuration mentale qui affecte un nombre grandissant d'individus du fait du déficit symbolique qu'engendre les conditions sociales actuelles d'existence.

 

1. Signification et causes de la crise symbolique.

Par déficit symbolique, j'entends le défaut d'ordre symbolique propre aux sociétés capitalistes développées : leur incapacité à élaborer et maintenir un système un tant soit peu stable et cohérent de référentiels, de normes, de valeurs à l'intérieur desquels les individus puissent à la fois hériter du passé et se projeter dans l'avenir, s'investir dans la participation à la construction du monde dans lequel ils vivent, communiquer entre eux, se construire une identité, en un mot donner sens à leur existence.

J'ai analysé ailleurs en détail les raisons de ce déficit d'ordre symbolique. Il tient, d'une part, à la démythification du monde ou au "désenchantement" du monde qu'opère le capitalisme. Mouvement proprement révolutionnaire par lequel il invalide toutes les représentations morales, religieuses, philosophiques, etc., qui faisait reposer symboliquement l'ordre social des sociétés précapitalistes sur la référence à une transcendance métasociale ou métaphysique. Mouvement que Marx et Engels avait pressenti et présenté en termes imagés dans Le Manifeste :

"La bourgeoisie ne peut exister sans révolutionner sans cesse les instruments de production , ce qui veut dire les rapports de production, c'est-à-dire l'ensemble des rapports sociaux. Le maintien sans changement de l'ancien mode de production était, au contraire, pour toutes les classes industrielles antérieures, la condition première de leur existence. Ce bouleversement continuel de la production, ce constant ébranlement de tout le système social, cette agitation et cette insécurité perpétuelles distinguent l'époque bourgeoise de toutes les précédentes. Tous les rapports sociaux, figés et couverts de rouille, avec leur cortège de conceptions antiques et vénérables, se dissolvent ; ceux qui les remplacent vieillissent avant d'avoir pu s'ossifier. Tout ce qui avait solidité et permanence s'en va en fumée, tout ce qui était sacré est profané, et les hommes sont forcés enfin d'envisager leurs conditions d'existence et leurs rapports réciproques avec des yeux désabusés".

Ce déficit d'ordre symbolique tient, d'autre part, aux contradictions caractéristiques des différents fétichismes que le capitalisme tend à substituer à l'ordre ordre symbolique propre aux sociétés précapitalistes : fétichisme de la marchandise, de la monnaie et du capital ; fétichisme du droit (de la propriété privée et de la personne privée) ; fétichisme de la loi (comme expression de la volonté générale) et de l'Etat (comme pouvoir public impersonnel) ; fétichisme de la nation (comme seule forme possible de la communauté humaine) ; fétichisme de l'individu (l'individualisme) ; etc. Non seulement ces différents fétichismes sont contradictoires entre eux, rendant de ce fait incohérent l'ordre idéologique que le capitalisme tend à constituer à partir d'eux ; mais encore ils sont tous minés par des contradictions internes, notamment une contradiction entre leur aspect objectif et leur aspect subjectif, entre leur moment de réification des rapports sociaux et leur moment de personnification de ces mêmes rapports. Car plus la praxis capitaliste réifie les conditions sociales d'existence en leur conférant l'opacité et la dureté, la froideur et l'impersonnalité de conditions objectives, moins celles-ci peuvent apparaître aux acteurs sociaux comme les résultats de leurs propres interactions ; et moins les fétichisme qui en résultent sont capables de capter et de thématiser les désirs humains en leur fournissant autant de repères et de supports identificatoires. Autrement dit, moins ils sont capables de donner sens à l'existence.

 

2. Une triple aliénation.

Les différents processus précédents se conjuguent donc pour plonger les sociétés capitalistes développées dans une crise chronique du sens : pour les priver d'un habitat imaginaire commun, d'un ensemble repérable, structuré et crédible de référentiels donnant sens à l'existence. On devine tout de suite qu'une pareille crise du sens ne va pas sans retentir profondément sur l'organisation psychique (affective et imaginaire autant qu'intellectuelle) des individus qui la vivent. Plus précisément, le défaut d'ordre symbolique collectif perturbe simultanément le rapport à soi, le rapport aux autres, enfin le rapport au monde.

a) Le rapport à soi. La crise symbolique provoque en fait des effets contradictoires quant à la manière dont le sujet (le sujet individuel) se rapporte à lui-même, quant à la manière dont il s'appréhende lui-même. D'une part, elle favorise un surinvestissement narcissique, une survalorisation du moi ; d'autre part et inversement, elle crée les conditions d'une profonde crise d'identité, d'une dépression du moi.

Survalorisation du moi tout d'abord. Car, quand plus rien autour de soi n'offre un cadre de référence stable, quand il n'y a plus de monde que l'on puisse habiter imaginairement avec les autres, chacun tend à se replier sur soi et à faire de soi-même un monde. Alors le moi (plus exactement le moi idéal) devient, par substitution, l'objet privilégié des investissements libidinaux et fantasmatiques qui ne trouvent plus à fixer (se projeter) dans des objets sociaux, du fait de leur déficit de valorisation symbolique.

Ainsi s'explique le développement de cette culture du narcissisme qui caractérise si fortement les sociétés capitalistes contemporaines. Chacun devient à soi-même son objet électif d'amour (d'investissent libidinal), d'occupation et de préoccupation. Les manifestations de cette culture sont aujourd'hui innombrables. Ce sont les soins attentifs et jaloux portés au corps (cf. l'engouement pour les pratiques corporelles : marche, jogging, gym tonic, yoga, etc., mais aussi l'augmentation de la consommation des produits et services médicaux). C'est la survalorisation du fameux "look", autrement dit de l'apparence corporelle et vestimentaire. C'est le succès de différentes pratiques "psy" dont le commun dénominateur est la réalisation émotionnelle de soi.

Mais le déficit chronique du sens qui sévit dans les sociétés capitalistes contemporaines crée tout aussi bien les conditions d'une crise majeure de l'individualité. Car l'individualité qui en émerge est en fait extrêmement fragile sous les couverts chatoyants et chaleureux de sa façade narcissique. D'une part, le déficit d'ordre symbolique va se traduire par l'absence ou du moins l'inconsistance de schèmes collectifs capables de servir de matériaux et supports de la construction de l'identité individuelle.

A quoi s'ajoute, d'autre part, l'effet déstabilisateur de la profusion quasi infinie des sens offerts au choix de chacun, comme autant de vêtements identificatoires qu'il peut successivement ou même simultanément endossés, pour les quitter aussitôt, au gré de sa fantaisie. Notre société organise ainsi en permanence une sorte de "foire aux sens", dans laquelle chacun peut "choisir" entre une multiplicité indéfinie d'identités, d'appartenances symboliques ou imaginaires, de référentiels, de valeurs, de modes d'existence, etc. Mais, précisément, perdu dans cette "foire", chacun va se trouver à la fois étourdi, déboussolé, en définitive hébété, ne sachant plus (c'est le cas de le dire) à quel sens se vouer. Quand plus aucun sens global n'est proposé ou imposé par la société, quand chacun est abandonné à lui-même pour donner (en fait bricoler) un sens à son existence, et se trouve "libre" de lui donner le sens qu'il veut, la quête du sens a toute les chances d'être éperdue et de se solder par un échec. Autrement dit, chacun a toutes les chances (si l'on peut dire) de se retrouver en définitive nu, c'est-à-dire incapable de trouver un sens à son existence et, par conséquent, d'assurer son identité.

b) Le rapport aux autres. De la même manière, la crise symbolique ne peut que perturber le rapport que chacun entretient aux autres. Plus précisément, elle va rendre ce rapport éminemment problématique : incertain, difficile, conflictuel. Entendons qu'elle va aggraver la part d'incertitude, de difficulté, de conflit que comprend nécessairement tout rapport interindividuel.

En premier lieu, en effet, c'est la possibilité même de communiquer avec autrui qui se trouve ici rendue problématique. Car, quel que soit le canal ou le support qu'elle emprunte, la communication entre individus présuppose toujours un sens commun : un ensemble structuré de signifiants fondamentaux (de référentiels, de symboles, de valeurs) sur lesquels les individus s'accordent, par delà ou plutôt en deçà même de leurs éventuels différences et différends. Or le défaut d'ordre symbolique signifie précisément aussi l'absence ou du moins la faiblesse (le vague, le flou, l'inconsistance) d'un tel sens commun.

En éprouvant ainsi de plus en plus de difficulté à communiquer avec autrui, chacun se trouve ainsi isolé, prisonnier de/en lui-même. La solitude est aujourd'hui sans doute la chose la mieux partagée dans les sociétés capitalistes développées, au delà de l'inflation "communicationnelle" qui lui sert de masque et d'alibi, dans laquelle chacun est tenu de communiquer en permanence pour être (cf. la diffusion fulgurante des téléphones portables et de l'Internet). Une solitude que, dans le cadre de ce que j'ai appelé précédemment la culture narcissique, les individus tendent à transformer en art de vivre, métamorphosant en quelque sorte la nécessité en vertu.

Car, dans le cadre de la crise du sens, l'autre n'est pas seulement celui avec qui il m'est de plus en plus difficile de communiquer, dont j'ai de plus en plus de mal à me rapprocher. Il est aussi, en second lieu, celui dont, contradictoirement, je désire de moins en moins me rapprocher, celui dont la présence même est pour moi de plus en plus une source de malaise, voire tout simplement une menace.

M'ouvrir à l'autre, c'est en effet m'exposer à affronter son altérité, c'est confronter ma propre identité à son altérité. Expérience toujours éprouvante au sens propre, puisqu'elle met à l'épreuve ma propre identité. Epreuve qui sera donc d'autant plus redoutée et par conséquent fuie que mon identité est faible, incertaine, mal assurée d'elle-même, qu'elle s'accompagne d'une crispation fétichiste sur les moindres éléments d'une identité résiduelle.

Le défaut d'ordre symbolique crée donc les conditions d'une sorte d'hétérophobie diffuse : de peur, de haine, de rejet plus ou moins violent de tout ce qui, du fait de son altérité, est perçu comme déstabilisant ou menaçant le reliquat ou résidu d'identité de chacun. En le privant de repères collectifs, en menaçant par conséquent son identité individuelle mais aussi en l'amenant par réaction à la fétichiser, la crise symbolique abaisse donc le "seuil de tolérance" de l'individu à l'égard de l'altérité.

c) Le rapport au monde. Et c'est, enfin, la diffusion dans la population d'un sentiment général d'étrangeté à l'égard du monde. Dépourvu de tout ordre symbolique unitaire capable de lui donner sens et d'y fournir des repères, le monde n'est plus alors vécu comme ce lieu familier que l'on connaît et que l'on maîtrise, dans la mesure même où on y habite et qu'on contribue à le créer. Privé de tout ordre symbolique, le monde apparaît alors tout à la fois comme irréel (inconsistant et évanescent) et surréel (opaque et impénétrable), dans les deux cas comme une réalité indéchiffrable et inquiétante.

Ainsi, en l'absence de tout ordre symbolique stable, l'individu devient-il étranger simultanément au monde, aux autres et à soi-même. Et cette triple étrangeté vécue ne peut que générer une situation et un sentiment d'impuissance : impuissance à avoir prise sur le cours du monde, et a fortiori à prendre part à sa production, donc aussi à le comprendre ; impuissance à communiquer avec autrui, à trouver un sens commun, à construire une communauté à la fois pratique et symbolique avec les autres ; impuissance à se réaliser, à inscrire ses actes dans la réalité, voire à construire des projets.

 

E) Conclusion.

 

Ainsi, de quelque côté que l'on se tourne, le capitalisme semble bien génère un monde de plus en plus invivable, aussi bien subjectivement qu'objectivement, pour une majorité de nos contemporains. Dès lors, l'objection d'utopisme communément adressée au projet communiste est bien mal venue. En fait, la pire des utopies qui soit aujourd'hui, utopie conservatrice, réactionnaire même, utopie proprement illusoire en tout cas, est de croire que le monde pourra longtemps encore continuer à être gouverné pour l'essentiel par les exigences de la reproduction du capital, sans courir au devant de multiples catastrophes. Plus exactement : sans que les catastrophes qu'il a déjà déclenchées ne le rendent définitivement et absolument invivable.

Publié dans Lutte des classes

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