REIMS : JACQUERIE A LA MAIRIE DU JAMAIS VU !

Publié le par Tourtaux

Un article de Thomas Lemahieu envoyé spécial de L’Humanité
Reims face à la crise
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vendredi 20 février 2009

Les damnés de l’artère, façon fonction publique, ont rejoué la Commune dans les couloirs de la mairie. À Reims, ils prennent au sérieux l’engagement des socialistes de « retrouver la rue ».

Le volcan est assoupi. La semaine dernière, à l’hôtel de ville, c’était la jacquerie. Et aujourd’hui tout paraît rentré dans l’ordre. L’écho des pétards, des cornes de brume, des klaxons du stade rémois s’est dissipé. Conservateurs de cimetière, policiers municipaux, conseillères socio-éducatives, surveillants de musée, élagueurs aux espaces verts, animateurs de centres sociaux, cuisinières vacataires dans la restauration scolaire, ramasseurs d’ordures, rédacteurs à l’état civil, techniciens de maintenance et les autres qui occupent les mille et un métiers de la fonction publique territoriale, les « communaux » de Reims viennent, pendant plusieurs jours, à leur échelle et sans effusion de sang, de rejouer la Commune dans les couloirs des bâtiments municipaux et sur les avenues de la ville.

Une lame de fond dans cette mairie arrachée à la droite au printemps dernier par la socialiste Adeline Hazan, à la tête d’une coalition avec le PCF et les Verts. Biscotos à l’air, muscles bandés, de la verve à revendre, un ton au-dessus de la bienséance, le petit personnel réclame du biscuit, du pognon et, comme le dira la branche ultra-facétieuse des grévistes, de l’« harzan » : 100 euros d’augmentation de la prime indemnitaire pour les plus bas salaires, plus la résorption de la précarité, plus la fin de la dégradation du climat social provoquée par une « réorganisation » menée, selon eux, à la serpe, au doigt et à l’oeil par la direction générale des services.

« Se retrouver à 600 personnes dans une assemblée générale, puis quelques jours plus tard, le 10 février, à 800, c’est du jamais-vu à la ville de Reims, s’enflamme Vincent Varlet, un des animateurs CGT de la grève. On ne bouge pas facilement dans la fonction publique territoriale, cela signifie qu’il y a un vrai malaise. » À ses côtés, Philippe Manca, employé à la communauté d’agglomération, écraserait presque une larme : « On n’avait pas atteint ce niveau de colère et d’engagement depuis mai 1968 et moi, ça fait vingt-six ans que je travaille ici, je n’ai jamais assisté à une telle mobilisation. » Vincent détaille les raisons de la colère : « Il y a la réorganisation qui suscite des inquiétudes très vives parce que, dans certains services, ça barde vraiment. Il y a des précaires qui ne sont pas régularisées depuis une vingtaine d’années. Et enfin, quand on sait que les agents débutent souvent leurs carrières à 1 100 euros pour la terminer autour de 1 600, 1 700 euros, c’est la question du pouvoir d’achat qui constitue l’étincelle pour beaucoup : il y a deux ans, on n’aurait peut-être pas réussi, mais là, maintenant avec tout ce qu’on a perdu, c’est passé presque naturellement. C’est 100 euros pour tout le monde, une revendication ressentie comme une absolue nécessité. »

À présent, le travail a repris, les couloirs sont déserts et les bureaux remplis. Grand sommeil ou petite sieste ? « Ce n’est pas fini, le mouvement est juste suspendu », prévient la cégétiste Pascale Lenoir, alors que ce jeudi même, à l’appel de l’intersyndicale CGT-SUD, les fonctionnaires employés à la ville (2 000 agents) et à la communauté d’agglomération (500) sont conviés à une assemblée générale pour décider des suites de leur grève inédite. Après des mois de blocage, malgré la signature par FO, le syndicat majoritaire à la ville de Reims, et par la CFDT d’un protocole d’accord prévoyant une enveloppe globale de 450 000 euros pour les augmentations des primes indemnitaires des 1 500 agents les plus mal payés, les grévistes qui réclamaient 1,6 million d’euros en ont obtenu 850 000 avant de « suspendre » leur mouvement. Pour SUD, la « reculade » de la mairie « pèsera à l’avenir dans les relations entre l’employeur, les syndicats et les personnels ».

Dans leurs locaux, ces derniers jours, les syndicalistes CGT refont leurs calculs : d’après eux, dans cette véritable usine à gaz, certains agents ne toucheront que 12,48 euros brut supplémentaires, d’autres verront leurs primes augmenter de 30 euros quand six employés communaux seulement toucheront le « gros lot » à 123 euros. « C’est ça qu’Adeline Hazan appelle des avancées significatives, interpelle Éric Hivet, le secrétaire du syndicat. Moi, les socialistes locaux, je commence à avoir du mal à les considérer comme des gens de gauche. On attendait beaucoup de la nouvelle municipalité et il y a une déception très forte aujourd’hui. Pour certains, ça va plus loin et, pendant le conflit, on a vu des cartes d’électeurs déchiquetées voler à travers le bureau de la maire. » Vincent Varlet enchérit : « J’ai regardé le congrès de Reims à la télé et pendant le discours de Martine Aubry, je m’en souviens très bien, Adeline Hazan, filmée en contrechamp, applaudissait à tout rompre l’idée de retourner dans les manifs, d’être aux côtés des salariés... Il y a des jours comme ça où j’aimerais bien lui apporter la cassette. »

Un peu plus tard, lundi dernier, toujours à la mairie, rebelote : d’autres salariés viennent se rappeler au bon souvenir de la maire de Reims, à l’occasion d’un conseil d’agglomération. Ils sont une quarantaine et ils bossent aux transports urbains, les TUR, un service public livré par ses prédécesseurs de droite aux appétits d’un des géants du secteur, Transdev, par le biais d’un partenariat public-privé extrêmement généreux pour l’entreprise. Sur leurs pancartes, les chauffeurs de bus, syndiqués à la CGT, la seule organisation aux TUR, exigent la révision d’un contrat qui octroie 10 % de rentabilité aux actionnaires pendant trente-quatre ans. Distraitement, ils écoutent une passe d’armes à fleurets mouchetés entre Catherine Vautrin, candidate UMP battue aux dernières municipales, et la première magistrate socialiste de Reims. « Les rémunérations de certains agents étaient effectivement choquantes, estime Adeline Hazan. Je m’étais engagée à ce qu’elles soient revalorisées. » Au bout de quelques dizaines de minutes, alors que le chahut grossit, que les salariés tapent des pieds, Adeline Hazan les fixe enfin : « C’est bon, on ne va pas jouer à ça, c’est grotesque, je lève la séance et je vous demande de sortir. »

L’action est réussie : le lendemain, l’Union ne parle que des TUR qui « sèment la pagaille ». Au fond, maintenant qu’ils sont revenus dans les manifs, la « rue » à Reims ne lâche plus les socialistes.

Thomas Lemahieu (LHumanité du 19/02/09)

Eric Morell
Un article de Thomas Lemahieu envoyé spécial de L’Humanité
 

Publié dans Lutte des classes

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