DISPARITION DU MILITANT COMMUNISTE YVES MOREAU, JOURNALISTE TALENTUEUX A L'HUMANITE : "L'HUMANITE ETAIT LE SEUL QUOTIDIEN QUI S'EXPRIMAIT CONTRE LA GUERRE D'ALGERIE"

Publié le par Tourtaux

Photo : Pierre Trovel

 

Médias - le 28 Février 2014

Yves Moreau : "L'Humanité était le seul quotidien qui s'exprimait contre la guerre d'Algérie"

Mots clés : l'humanité, algérie, yves moreau,

Grand résistant et responsable de la rubrique "internationale" de l'Humanité jusqu'en 1982, Yves Moreau vient de nous quitter à l'âge de 97 ans. À cette occasion, nous vous proposons de lire ou relire l'entretien qu'il avait accordé à l'Humanité pour le hors-série "Algérie, 50 ans d'indépendance" en mars 2012.


Comment couvriez-vous la guerre d'Algérie ? Êtes-vous allé sur place, vous-même ?


Yves Moreau. J'ai même été arrêté pour atteinte à la sûreté de l'État ! J'y suis allé, dès le début de la guerre. J'étais arrivé un soir à Alger, et dans la nuit, sont venus deux flics qui m'ont identifié et arrêté. Je me souviens que j'étais venu en Algérie avec Claude Estier, qui est devenu ensuite député socialiste (alors journaliste à Libération NDLR). Nous avions fait le voyage ensemble. Lui, il était reçu en Algérie, il ne tombait pas sous le coup de ces décrets pour atteinte à la sûreté de l'État. Nous logions dans le même hôtel, et je me souviens être allé le trouver au moment où les deux flics sont venus, parce que je me souvenais de ce qui était arrivé à Maurice Audin. Je voulais me prémunir contre ce genre de pratique...


Comment couvriez-vous les événements sur place, alors, si vous n'aviez personne sur place ?


Yves Moreau. Nous travaillions avec les dépêches, évidemment. En l'absence d'envoyés spéciaux, c'était obligatoire. Alors que nous étions très présents avant la guerre. Et la caractéristique de cette période, c'est que l'Humanité a été saisie des dizaines de fois. Ça se passait comme ça: on sortait l'Huma, et puis on rentrait chez soi, on se couchait, et on recevait un coup de fil pour nous dire que l'Huma était saisi. Ça a duré jusqu'à une période où les autorités ont toléré un certain nombre d'expressions. Par exemple, nous ne pouvions toujours pas écrire : « Il faut reconnaître le droit de l'Algérie à l'indépendance.?» Mais à partir d'un certain moment, elles ont accepté l'expression : « Il faut reconnaître les droits nationaux des Algériens. » C'était le signe pour nous qu'on allait vers les accords d'évian, et que la guerre allait finir.


Vous aviez des contacts sur place ?


Yves Moreau. Nous avions des contacts sur place avec des membres de la direction du Parti communiste algérien, qui nous informaient régulièrement de leur activité, et de ce qui pouvait se passer à l'intérieur du pays. C?est la raison pour laquelle nous avons pu, bien que n'étant pas sur place, mener une grande campagne contre la torture en Algérie. Pendant toute cette période, il ne se passait pas une semaine sans qu?une édition du journal ne porte sur la guerre d'Algérie. Le journaliste qui s'en occupait particulièrement, c'était Robert Lambotte. S'il était allé en Algérie, il serait tombé pour atteinte à la sûreté de l'État, comme moi. J'ai eu des contacts aussi à l?époque avec le président du FLN du moment, Ferhat Abbas. Nous nous étions rencontrés à une cession de l'ONU où la guerre d?Algérie devait être mise en cause. Ferhat Abbas était venu à cette réunion, et nous avions dîné ensemble. C'était le contact avec le FLN, qui du coup se passait souvent à l'ONU.


En dehors des saisies de l'Humanité, vous avez eu des intimidations, de la part du pouvoir ?


Yves Moreau. Moi oui ! À cette époque-là, j'étais lieutenant de réserve. Et le ministre de la Guerre a voulu me destituer de mon grade, en raison d'un article où je dénonçais la torture dans le Constantinois. Je suis passé devant un conseil de guerre, qui s'est réuni à la caserne de la Malmaison. Il a d'abord fallu que je me procure un uniforme. Les officiers m'ont évidemment interrogé, comme ils en avaient le devoir, sur l'article en question. J'ai réussi à les convaincre qu'il n'y avait pas lieu du tout de me destituer, mais qu'au contraire, je défendais l'honneur de l'armée française en protestant contre les exactions commises. Finalement, la séance s'est terminée, et, à l'unanimité, les officiers ont décidé de ne pas suivre le ministre, et on a bu l'apéritif tous ensemble !


Comment vous organisiez-vous quand l'édition était saisie ?


Yves Moreau. René Andrieu, qui était rédacteur en chef, un journaliste et moi revenions au journal. Tout ce qui ne concernait pas la guerre d?Algérie était préservé. Andrieu ou moi refaisions un éditorial pour l'édition spéciale, avant 2 heures du matin, l'heure de la dernière édition. Il fallait évidemment rédiger cela le plus tôt possible, parce que sinon, le journal n'était en vente que dans l'arrondissement autour de l'Huma (rires).


Le positionnement de l'Humanité était très minoritaire dans la presse ?


Yves Moreau. Non seulement minoritaire, mais nous étions même le seul journal quotidien qui s'exprimait contre la guerre. Tous les autres la soutenaient. Mais c'est aussi à notre honneur, d'avoir été le seul... À l'époque, il y avait l'Aurore, qui était un journal réactionnaire, le Figaro également, le Monde, mais qui n'a pas véritablement fait campagne pendant la guerre d'Algérie. Et le Parisien libéré était déjà, à l'époque, le journal des concierges.


Et le 17 octobre 1961 ?


Yves Moreau. Nous avons aussi été les seuls à dénoncer cet événement. À part peut-être le Monde. Nous, au contraire, avons beaucoup écrit. Mais on en a été témoins dès le soir même. Dès le lendemain, on a pu protester contre ce qui s'est passé, et contre l'attitude des flics qui ont balancé des Algériens à la Seine.


Retrouvez, dans l'édition de L'Humanité de lundi 3 mars, notre page spéciale en hommage à Yves Moreau.

Entretien réalisé par Caroline Constant

 

Publié dans guerre d'Algérie

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Tourtaux 01/03/2014 16:39

Merci Azo, je ne savais pas. La situation est si fluctuante et bouillonnante qu'il est difficile de suivre toute l'actualité internationale.

Tourtaux 01/03/2014 16:38

Azo Gour : Mon cher Jacques, je t'informe aussi du récent décès de Jacques Nagels à 77 ans. Militant communiste, détenu pour avoir soutenu la cause algérienne durant la guerre d'Algérie.