L'AVENIR DE LA REVOLUTION SE JOUERA-T-IL EN ARABIE SAOUDITE, ROYAUME DU PETROLE ?

Publié le par Tourtaux


L’avenir de la révolution se jouera-t-il au royaume du pétrole ?

mardi 1er mars 2011 - 03h:21

Robert Fisk - The Independent


Le tremblement de terre au Moyen-Orient ces cinq dernières semaines a été l’expérience la plus tumultueuse, la plus marquante, la plus impressionnante dans l’histoire de la région depuis la chute de l’empire ottoman. Pour une fois, « shock and awe » [choc et effroi] a été l’expression appropriée.
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Février 2011 - Le roi Abdallah (à gauche) accueilli à son retour en Arabie saoudite, par le roi du Bahreïn, Hamad ibn Issa al Khalifa.

Les Arabes vus par l’Orientalisme comme dociles, l’échine courbée, incapables d’un renouveau, se sont transformés en combattants de la liberté et de la dignité, rôle que nous, les Occidentaux, avions toujours considéré qu’il nous était réservé. Nos satrapes tombent l’un après l’autre, et les peuples qu’ils devaient contrôler - parce que nous les avons payés pour cela - construisent à présent leur propre histoire. Notre droit de s’immiscer dans leurs affaires (que, bien sûr, nous continuerons d’exercer) a été limité pour toujours.

Les plaques tectoniques continuent leur mouvement, avec ses résultats tragiques, courageux, parfois à l’humour noir. Innombrables sont les potentats arabes qui ont toujours affirmé qu’ils voulaient la démocratie au Moyen-Orient. Le roi de la Syrie, Bachar, va augmenter les salaires des fonctionnaires. Le roi Bouteflika en Algérie a soudain abrogé l’état d’urgence dans le pays. Le roi de Bahreïn, Hamad, a ouvert les portes de ses prisons. Le roi Bashir du Soudan ne sera pas à nouveau candidat à la présidence. Le roi Abdallah de Jordanie étudie l’idée d’une monarchie constitutionnelle. Et al-Qaida reste plutôt silencieux.

Qui aurait cru que le vieil homme dans la cave tout à coup aurait à intervenir à l’extérieur, ébloui, aveuglé par la lumière du soleil de la liberté plutôt que de rester dans une obscurité manichéenne à laquelle ses yeux s’étaient habitués. Des martyrs, il y en a eu en abondance dans le monde musulman - mais pas une bannière islamiste n’a été aperçu. Les jeunes hommes et jeunes femmes qui ont mis un terme aux dictatures qui les tourmentaient sont pour la plupart Musulmans, mais l’esprit de l’homme était plus grand que son désir de mort. Ils sont Croyants, oui - mais ils sont parvenus les premiers à renverser Moubarak tandis que les sbires de Ben Laden en sont encore à appeler à son renversement sur des bandes vidéo obsolète.

Mais maintenant un avertissement. Ce n’est pas fini. Nous vivons aujourd’hui cette chaleur, cette moiteur que l’on sent un peu avant que le tonnerre et la foudre n’éclatent. Le film d’horreur de Kadhafi doit encore arriver à la fin, mais avec ce mélange de farce terrible et de sang auquel nous sommes habitués au Moyen-Orient. Et sa mort imminente, il va sans dire, met dans une perspective de plus en plus nette la vile flagornerie de nos propres potentats. Berlusconi - qui à bien des égards est déjà une parodie sinistre de Kadhafi lui-même - et Sarkozy, et Lord Blair d’Ispahan sont en passe de paraître encore plus minables que ce que nous avons cru. Ils ont béni Kadhafi le meurtrier. J’ai écrit à l’époque que Blair et Straw avait oublié le facteur « whoops », le fait que cet individu bizarre était absolument dingue et sans aucun doute capable d’un autre acte terrible faisant honte à nos maîtres. Et bien sûr, chaque journaliste va désormais avoir à taper sur son clavier d’ordinateur portable « le bureau de M. Blair n’a pas répondu à nos appels ».

Tout le monde dit maintenant à l’Egypte de suivre le « modèle turc » - ce qui semble impliquer un agréable cocktail de démocratie et d’Islam soigneusement contrôlé. Mais si cela est vrai, l’armée égyptienne regardera le peuple égyptien d’un oeil pas du tout démocratique pour les décennies à venir. Comme l’avocat Ali Ezzatyar l’a souligné, « les chefs militaires de l’Egypte ont parlé de menaces au ’mode vie égyptien’ ... dans une allusion pas très subtile à la menace que représenteraient les Frères musulmans. Cela peut être considéré comme une page tirée d’un mode d’emploi turque. » L’armée turque s’est jusqu’à quatre fois comportée comme faiseurs de roi dans l’histoire de la Turquie moderne. Et qui donc, si ce n’est l’armée égyptienne, qui a fait Nasser et Sadate, qui s’est débarrassée de l’ex-général d’armée Moubarak lorsque les jeux étaient faits ?

Et la démocratie - la vraie version, libre, imparfaite, mais brillante que nous en Occident, avons jusqu’à ce jour (et à juste titre) cultivée avec amour, mais pour nous-mêmes - ne va pas, dans le monde arabe, connaître un heureux repos avec le traitement vicieux des Palestiniens par Israël et ses vols de terre en Cisjordanie. A présent la « seule démocratie au Moyen-Orient », Israël,ne pourra plus soutenir désespérément - en compagnie de l’Arabie saoudite, pour l’amour du ciel - qu’il était nécessaire de conserver la tyrannie du président Moubarak. Il a appuyé sur le bouton des Frères musulmans à Washington et déployé l’habituel lobby israélien pour faire peur à Obama et Clinton et les pousser encore une fois hors des rails. Face à des manifestants pro-démocratie dans les pays opprimés, ils ont misé sur le maintien des oppresseurs jusqu’à ce qu’il soit trop tard. J’aime l’expression « transition ordonnée ». Le mot « ordonnée » parle de lui-même. Seul le journaliste israélien Gideon Levy a vu juste. « Nous devrions dire ’Mabrouk Misr !’ », a-t-il dit. Félicitations, l’Egypte !

Pourtant, à Bahreïn, j’ai eu une expérience déprimante. Le roi Hamad et le prince héritier Salman ont fini par tenir compte des 70% (80% ?) de population chiite, ouvrant les portes des prisons, promettant des réformes constitutionnelles. J’ai donc demandé à un officiel du gouvernement à Manama si c’était vraiment possible. Pourquoi ne pas avoir un Premier ministre élu au lieu d’un membre de la famille royale Khalifa ? Il claqua sa langue. « Impossible », dit-il. « Le CCG ne permettrait jamais cela. » Pour CCG - le Conseil de Coopération du Golfe - il faut lire l’Arabie saoudite. Et ici, je le crains, l’histoire s’assombrit.

Nous accordons trop peu d’attention à cette bande autocratique de princes voleurs ; nous pensons qu’ils sont archaïques, analphabètes en politique moderne, riches (oui, « au-delà des rêves de Crésus », etc), et nous avons ri quand le roi Abdullah a proposé de prendre la relève si Washington abandonnait le régime de Moubarak, et nous rions maintenant quand le vieux roi promet 36 milliards de dollars à ses sujet pour qu’ils se taisent. Mais il n’y a pas matière à rire. La révolte arabe qui a finalement jeté les Ottomans hors du monde arabe a commencé dans les déserts d’Arabie, ses tribus faisant confiance à Lawrence et McMahon et au reste de notre gang. Et de l’Arabie est venu le Wahhabisme, la potion profonde et enivrante - mousse blanche sur le dessus de l’étoffe noire - dont la terrible simplicité a lancé un appel à toutes les bombes humaines islamistes dans le monde musulman sunnite. Les Saoudiens ont favorisé Oussama ben Laden et al-Qaida et les Talibans. Laissez-nous mentionner aussi qu’ils ont fourni la plupart des bombes du 9/11. Et les Saoudiens croient à présent qu’ils sont les seuls Musulmans encore en armes contre un monde sorti des ténèbres. J’ai le triste soupçon que le destin de ce moment historique qui s’ouvre devant nous au Moyen-Orient sera décidé dans le royaume du pétrole, des lieux saints et de la corruption. Méfiez-vous.

Mais il y a une note plus légère. J’ai été à la chasse aux citations les plus mémorables de la révolution arabe. Nous avons eu « Revenez, Monsieur le Président, c’était seulement une blague » d’un manifestant anti-Moubarak. Et nous avons eu les mots dans le style de Goebbels de Saif el-Islam el-Kadhafi : « Oubliez le pétrole, oubliez le gaz - il y aura la guerre civile. » Ma citation préférée, égoïste et personnelle, m’est venue de mon vieil ami, Tom Friedman, du New York Times qui s’est joint à moi avec son habituel sourire désarmant, pour un petit déjeuner au Caire. « Fisky », dit-il, « cet égyptien est venu vers moi sur la place Tahrir, hier, et m’a demandé si j’étais Robert Fisk ! » Voilà ce que j’appelle une révolution.

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26 février 2011 - The Independent - Vous pouvez consulter cet article à :
http://www.independent.co.uk/opinio...
Traduction : Abd al-Rahim

 

Source : //www.info-palestine.net/

Publié dans L'Afrique en lutte

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