LE RETOUR DU " CONSENSUS DE WASHINGTON " POUR EPONGER LA DETTE ?

Publié le par Tourtaux

Lundi 12 décembre 2011

 

 

 

Marianne2

Imposer des plans d'austérité pour réduire la dette publique des Etats ? Voilà des mesures qui en rappellent d'autres, celles du « consensus de Washington ». Une vieille recette néolibérale prônée à la fin des années 1980, rappelle ici Gabriel Colletis, professeur d'économie, qui reprend point par point ses approximations, ses non-dits, ses limites...

 

A l'heure où tout semble annoncer la perspective d'un nouveau « tour de vis » budgétaire et un transfert de souveraineté préparé sur le mode de « Surveiller (les déficits) et punir (les États) », il n'est peut-être pas inutile de rappeler une des origines très actuelle d'une idéologie qui suggère que tout déficit public est condamnable. Nous voulons parler ici du « consensus de Washington ».


La marque néolibérale de « l'École de Chicago »
Le « consensus de Washington » est un ensemble de mesures prônées dès la fin des années 1980 par les institutions internationales siégeant à Washington (le Fonds monétaire international, en particulier) et soutenues par le Département du Trésor américain (l'équivalent du ministère français de l'Économie et des Finances) destinées à inciter les États dont la dette est « préoccupante » à « remettre de l'ordre » dans leurs finances.

Ces mesures portent la marque de « l'École de Chicago », berceau de l'idéologie néolibérale ayant produit pas moins de cinq prix Nobel entre le milieu des années 1970 et celui des années 1990, le plus célèbre étant sans doute Milton Friedman bien connu pour ses thèses monétaristes.    
 
Parmi les mesures prônées par le consensus de Washington (dix au total dont la déréglementation des taux d'intérêt, la suppression des obstacles au libre-échange, l'élimination des barrières aux investissements étrangers, la privatisation des monopoles et des participations de l'État, la dérèglementation des marchés, la protection de la propriété privée…), la première consiste pour un État à respecter une stricte discipline budgétaire.

Le respect de la discipline budgétaire (c'est-à-dire la présentation d'un budget en équilibre) est d'un apparent bon sens puisque tout déficit budgétaire entraîne le recours à l'emprunt, provoquant un accroissement de la dette et, partant, un alourdissement des intérêts de la dette. Cet alourdissement à son tour grève les dépenses de l'État à moins qu'il n'accepte une dérive de ses comptes synonyme de nouvelles tensions.

Approximations et non-dits
Ne pouvant aisément augmenter la pression fiscale en période de ralentissement de la croissance, a fortiori en situation de récession, l'État ne semble donc plus avoir d'autre solution que de tendre le plus vite possible vers l'équilibre budgétaire et pour cela il doit réduire ses dépenses.

Une dégradation possible de la note de l'État (plus exactement de la note de ses emprunts à 10 ans) ne fait qu'accentuer la pression et conduit à rechercher avec davantage de fébrilité encore les économies budgétaires.

Tout cela est bien connu et semble résulter d'une implacable et froide logique…

Si ce n'est que cette « logique » est un véritable roman écrit par les économistes néolibéraux (ceux qui ont rédigé les termes du consensus de Washington) et la fée carabosse de la finance. Roman truffé d'approximations et de non-dits qu'il est peut-être utile de mettre en évidence.

L'origine de la dette
Commençons par un non-dit : celui de l'origine de la dette et de son augmentation.

La dette de l'État dans la plupart des pays de l'Union européenne s'est accrue, comme on le sait. En France, la dette s'est fortement creusée ces dernières années comme aboutissement de plusieurs décennies de croissance lente et, dans la dernière période, de cadeaux fiscaux insensés aux plus hauts revenus et aux grandes entreprises.

Ce n'est donc pas un État par nature mal géré qui génèrerait des dettes, mais un État incapable d'assurer une croissance durable et qui multiplie les avantages concédés à ceux dont il sert les intérêts. Cet État, en France comme ailleurs, ne peut qu'engendrer des déficits et une augmentation de la dette.

Résultat d'une croissance anémiée et de cadeaux fiscaux inappropriés
Continuons par une approximation : tout déficit budgétaire ne peut être compensé que par une réduction des dépenses.

Et si l'on « remontait » le raisonnement ? Imaginons que, derrière l'objectif de réduction des dépenses publiques, l'intention soit de « libérer » des espaces nouveaux de valorisation pour le capital privé. On pense ici aux multiples transferts vers le privé opérés comme suite à la dégradation de pans entiers du service public (cliniques privées, écoles privées, assurances privées, etc.).

Le meilleur moyen de légitimer « l'obligation » d'une contraction des dépenses publiques n'est-il pas la nécessité apparente de réduire le déficit ? Celui-ci étant le résultat d'une croissance anémiée et de cadeaux fiscaux inappropriés, tout se passe comme si les bénéficiaires de ces cadeaux se voyaient, de surcroît, offrir de nouvelles opportunités de valorisation.

Rien ou presque ne s'oppose au déferlement de la spéculation…
Poursuivons par une autre approximation : tout déficit budgétaire provoque une dette supplémentaire et, au final, un alourdissement des intérêts de la dette.

Est-ce aussi évident ? Depuis 1973, la Banque de France ne consent plus d'avances au Trésor Public. Vingt ans plus tard, le traité de Maastricht – sous couvert de lutter contre l'inflation – interdit aux États de la future zone Euro de se financer auprès de la Banque Centrale Européenne (BCE) et les contraint ainsi à s'adresser aux marchés financiers.

À la différence de la Réserve fédérale américaine (Fed), la BCE est réticente à garantir la dette des États et ne procède pas, comme elle pourrait le faire à l'instar de la Fed, à des achats significatifs de dette publique quand les taux excèdent un seuil que l'on pourrait considérer comme normal ou tolérable.

Rien ou presque ne s'oppose donc au déferlement de la spéculation… ce qui ne manque pas d'irriter – une fois n'est pas coutume – nombre d'économistes dont certains, comme Jacques Sapir, vont jusqu'à proposer de « réquisitionner » les banques centrales en Europe, et en France en particulier.

Le fédéralisme européen capote
L'épilogue du roman écrit par les néolibéraux et la fée carabosse de la finance : les ratés du triple A.

Si on ne prête qu'aux riches, les agences de notation, elles, s'attribuent le pouvoir qu'on leur laisse et prétendent désigner les riches (et les pauvres).

L'idée d'une Europe à deux vitesses et accomplissant un grand pas dans le sens d'un fédéralisme (peu prisé par les peuples) semblait jusqu'à il y a peu poussée par certains hommes politiques et autres experts. Ceux-ci pensaient que les six pays triple A de la zone Euro pourraient faire emprunt commun.

Las, la perspective d'une dégradation de la note de quinze pays de cette zone (de la France, en particulier) devrait faire capoter ce dessein. Risque alors de ne subsister que le seul « projet » de mise sous tutelle des budgets des États, projet défendu par les institutions européennes (La Commission et l'Eurogroupe qui réunit les ministres des Finances des 17 États de la zone Euro) et… l'Allemagne.
L'Allemagne peu soucieuse de la souveraineté
L'Allemagne : le meilleur élève du consensus de Washington ou un modèle à géométrie variable ?

Une Allemagne, décidément, qui ne montre pas le meilleur d'elle-même en se montrant, pour la circonstance, peu soucieuse de la défense du principe de souveraineté. Il est vrai qu'avec une forte croissance et des recettes fiscales conséquentes, et au prix de quelques manipulations budgétaires (comme celle consistant à transférer sur un « Fonds spécial » hors budget quelques dizaines de milliards d'Euros déboursés ou offerts en garantie afin de relancer l'économie et sauver le secteur financier allemand), l'État allemand est parvenu à limiter son déficit.

Autre erreur ou manipulation des comptes publics allemands, début novembre, la dette allemande s'est allégée de plus de… 55 milliards d'Euros suite à un « impair comptable ». Une « bad bank » allemande (structure dite en France de « défaisance »), propriété de l'État, a cumulé 55 milliards d'erreurs de trésorerie, les comptables mandaté par l'État ayant, apparemment, confondu… addition et soustraction.

La vertueuse Allemagne pourrait bien être rattrapée par la crise
Bénéficiant d'une situation budgétaire favorable dont il n'est pas certain qu'elle perdure car dépendant largement de sa croissance économique et du rythme de ses exportations, l'Allemagne cultive l'image d'un pays rigoureux dans la gestion de ses comptes publics, le meilleur élève du consensus de Washington…

Elle semble prête à abandonner sa souveraineté budgétaire, certaine qu'elle est de ne pas avoir à subir de sanction pour dépassement du déficit autorisé. Mais la vertueuse Allemagne pourrait bien être rattrapée par la crise et se retrouver à nouveau dans la même situation qu'en 2003 lorsque la Commission européenne avait tenté de la condamner, en même temps que la France, pour déficit excessif.

Réagira-t-elle alors comme elle vient de le faire en ne respectant pas les règles qu'elle prétend imposer aux autres ? Rappelons ainsi que, fin novembre, la Bundesbank a ainsi repris pour 2,4 milliards d'Euros d'emprunts émis par le Trésor public allemand en attendant de meilleures conditions de placement sur les marchés.

Cela relèverait « des usages » propres à ce pays, selon un ancien membre de l'agence France Trésor (agence qui gère les emprunts de l'État français dont on rappellera qu'ils sont détenus pour deux tiers environ par des non-résidents)…

Publié dans Lutte des classes

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