LES SAP COMME " GHETTO FEMININ " ?

Publié le par Tourtaux

 

Les SAP comme « ghetto féminin » ?

Dans un article déjà daté (2002), Annie DUSSUET[1] évoque l’emploi de proximité, les services à la personne d’aujourd’hui, comme un « ghetto d’emploi féminin » : 99% de femmes dans ce type d’emplois. Ce chiffre est toujours pertinent pour le cœur de l’activité (hors soutien scolaire, petit bricolage, assistance informatique, etc.).

On connaît la situation originaire : « (…) qu’on les appelle «femmes de ménage », « aides à domicile », « auxiliaires de vie » ou « garde-malades », les femmes qui interviennent au domicile de particuliers ont en commun d’accomplir des tâches qui se substituent à celles effectuées habituellement gratuitement par les femmes en tant que filles, épouses et (ou) mères. »

A l’assignation de genre[2] répond, nous dit l’auteur, une politique « neutre » de la part des pouvoirs publics, l’emploi de proximité comme emploi marchand émergent, qu’il s’agisse de solvabiliser du côté de la demande, de professionnaliser du côté de l’offre. Ce traitement « neutre » de l’emploi dans les SAP ne permet pas de dépasser les caractéristiques féminines des conditions d’emploi : taux salarial faible, temps partiel, flexibilité des horaires, aspect relationnel du travail (care) non reconnu et manque général de reconnaissance sociale du travail effectif. Caractéristiques féminines au sens où ces conditions d’emplois constituent un tri dans la population travailleuse, ce sont encore des femmes qui répondent à une telle demande (logique du salaire d’appoint, savoir-faire « féminin » pour l’aspect relationnel, voire débrouillardise générale pour gérer horaires et disponibilité).

A ce constat il faut rajouter un aspect peu exploré qui est celui du genre de la demande de services comme du contrôle du travail. Il y a, à notre connaissance, peu de chiffres en France, sur la question. La demande de services à la personne émane majoritairement de celles auxquelles se substitue l’emploi salarié: les filles, les épouses et (ou) les mères !

Ce sont encore ces femmes qui dans les familles vont « commander » le travail de SAP, le contrôler, qui vont en avoir le « souci ». Là aussi la politique « neutre », qui ne voit que les usagers directs des services (donc aussi bien le père ou grand-père dépendant, l’homme handicapé, etc.) passe à côté d’une réalité excessivement genrée des besoins comme des réponses.

Cette représentation est partielle mais elle interprète une réalité encore massive, on ne peut encore dire qu’elle soit partiale…

Certes nous voyons apparaître de jeunes pères qui ne répriment plus leurs désirs d’être des « caregivers » et ne se satisfont plus d’un rôle, non moins assigné de « gagne-pain », qui ne seraient disponibles pour leurs enfants que dans quelques moments de loisirs.

Les évolutions sociales et culturelles sont bien là mais les résistances aussi, moins celles des individus que d’un système à la traîne, un système aux injonctions contradictoires.

Un rapport américain de 2008 souligne par exemple l’inquiétude des hommes aux Etats-Unis, toujours plus nombreux à être en première ligne pour s’occuper de leurs parents âgés (les hommes constitueraient 40% des « care providers » de parents âgés, pourcentage en augmentation de 19% par rapport à 1996, 17 millions d’hommes « primary caregivers for an adult »), cette inquiétude (« men in the United States worry …») repose sur le conflit entre cette tâche et un marché du travail qui leur demande, parce qu’ils sont des hommes, l’exclusivité (sous-entendu à la différence de la demande envers les femmes).[3]

Ainsi les études sur le genre dans les SAP sont indispensables, tant au repérage des inégalités hommes-femmes face au travail de care, que pour l’accès des hommes à ce travail, salarié ou « gratuit ». Elles permettraient de passer d’une politique « neutre » à une politique qui prenne en charge la dimension genre et ceci pour arriver à une réalité plus neutre, précisément, du secteur, plus partagée du point de vue du genre et, au final, plus à même de favoriser l’offre comme la demande de services.

Luc Bonet

[1] « Le genre de l’emploi de proximité », Annie Dussuet, Lien social et politique – RIAC, n°47, printemps 2002. Téléchargeable sur internet.

[2] Le concept de Genre fait référence à l’ensemble des caractéristiques associées aux hommes et aux femmes dans une société et dans un contexte historique et culturel donné qui façonnent l’identité sociale d’un individu. (Définition PNUD)

[3] Rapport cité dans le document « Gender equality at the heart of decent work », p. 127, International Labour Office, Genève, 2009.

Source : Danielle GAUTIER


Publié dans Lutte des classes

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